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Sur les traces de Jean Royère, un récit mémoriel et architectural

11/02/2022|Léa Samara

Qui est Jean Royère ? 

Le Jean Royère de mon enfance à Beyrouth ? ou le célèbre Jean Royère dont la cotation est évoquée sur le marché de l’art et du design ? Jean Royère (1902-1981) est un grand décorateur français, un visionnaire, génie du design de l’époque moderne des années cinquante. Pour moi, bien plus qu’un décorateur, Jean Royère était un inventeur d’espace. 

 

J’ai lu que votre intérêt pour Jean Royère était en fait intimement lié à votre histoire familiale, vous êtes donc la seule à raconter l’histoire d’un “vécu dans du Royère”. Pouvez-vous nous en dire un peu plus ? 

Vivre exclusivement dans du Royère a été une école. Une enfance privilégiée certes, un environnement familial heureux, un cheminement de bien-être dans l’expression créative et la connaissance - par son interprétation de l’espace, par la typologie de son espace, et par son mobilier. Par son jeu de pistes, Jean Royère a animé mes rêves et m’a permis d’accéder - très tôt - à des notions essentielles : l’espace, l’harmonie, le réfléchi, le confort, le sans limite, l’équilibre, la poésie ! Son répertoire dense a impacté la façon dont je pense l’ergonomie, le choix des matériaux et des couleurs.

Enfant, par l’agencement de ses formes - droites et courbes - j’occupais l’espace vide et dense qui existe entre les choses. Il est intéressant de signaler la notion d’échelle dans l’analyse du rapport avec l’espace et l’objet. De plus, j’ai été sensibilisée aux notions de reflet, de lumière, de monochromie, de polychromie. 

 

Je distingue un dénominateur commun à toutes ces éléments distinctifs de mon expérience : l’émotion d’un vécu, d’un espace qui a tissé une fusion avec l’enfant rêveur que j’étais. J’ai aussi un souvenir de « solitude douce » que je recherche souvent. Cette solitude fait écho à une émotion qu’on retrouve dans les visites de musées, à un silence particulier qui nourrit, accompagné de pensées. C’est à partir de ce souffle, que je comprends avoir sculpté mon propre espace. La préface de mon ouvrage par Géraldine Martin, directrice de la librairie Artcurial Paris, exprime parfaitement ce cheminement. 

 

En quoi est-ce que son travail dans les années 50-60 à Beyrouth est-il particulièrement intéressant d’une part, et d’autre part charnière dans la carrière de cet artiste mythique ? 

Alors que je m’intéressais à analyser son travail, faire l’inventaire de son mobilier, ses luminaires et interventions au sein de l’immeuble, j’ai constaté que son travail résumait l’histoire du design. Ce qui me fascine également, c’est sa maitrise d’une certaine stratégie de travail dans la créativité. Il était avant-gardiste, qu’il s’agisse de son répertoire, ses variantes, ses sur-mesure, ses objets en série, ses ornements… 

 

Cette période est celle de l’apogée des relations et échanges diplomatiques et commerciaux entre la France et le Liban, de l’import des grandes marques. Plus séduisant encore, l’échange d’un savoir-faire et le perfectionnement de la collaboration avec la main-d’œuvre locale permet une qualité de production à la hauteur de la production parisienne. Royère obtint la décoration du Capitole (1953), les salons du Saint-Georges (1955) et le Bristol (1961). À ces références prestigieuses s’ajoutaient les souverains du Moyen-Orient depuis Beyrouth. Ainsi, Royère et son partenaire l’architecte Nadim Majdalani sont un exemple réussit d’une collaboration artistique franco-libanaise. 

Cette époque en effet charnière est également celle de ses collaborations avec les grands artistes français pour ses projets. Pour le décor floral, gravé sur des panneaux de verre dépolis à l’hôtel Bristol de Beyrouth, Royère fait appel à Max Ingrand, l’un des plus célèbres maitres verriers français du vingtième siècle. Pour ma mère, il fit composer par la peintre Gabrielle de Hédouville des panneaux de fleurs naturellement séchées et fixées sous une fine couche de verre, où ils furent montés sur les lits et armoires. Ces années sont pour moi le paroxysme de sa démarche fascinante, complète, en créativité, de mise à l’œuvre et de mise en valeur. 

 

Vous titrez votre ouvrage “récit mémoriel et architectural”. J’ai lu que les chapitres “Le Bain” et “Jeu de piste” étaient les plus intimes, c’est donc de votre mémoire dont il s’agit ? Ou doit-on aussi y voir une volonté de témoigner plus généralement sur l’histoire du patrimoine bâti de ce quartier, de cette ville ? 

Le retour sur le terrain-même de mon enfance m’a plongé involontairement dans mes souvenirs de l’époque. Est-ce cette part intime qui a été le déclencheur ? Est-ce la destruction de l’immeuble d’en face alors que je construisais, réhabilitais, restaurais ? Toujours est-il que le « récit architectural » fait suite au « récit mémoriel », et inversement. Par ce va et vient continu, cette complétude, se boucle la boucle ; et la transmission de l’Histoire se fait pressante. 

 

En effet, vous luttez pour la préservation d’éléments culturels originaux de l’identité libanaise. Dans un contexte tel que celui dans lequel nous nous trouvons, où on parle d’une déliquescence identitaire pour le peuple libanais, quel rôle et quelles conséquences a votre ouvrage dans cette thématique ?

Alors que la folle course vers l’incertain se poursuit au Liban, je fais parler la mémoire urbaine et architecturale d’un pays qui tangue entre les vagues de construction et de destruction. Sur les traces de Royère est une exploration intimiste de l’histoire d’un immeuble, d’une rue, d’une ville et d’un pays. Celle aussi d’un quartier naissant de la périphérie du Beyrouth municipal des années 1950-60, emblématique de cette période faste de la modernité, durant laquelle on donnera carte blanche à quelques jeunes architectes de talent pour façonner le visage d’une capitale en plein développement. 

Puis, une parenthèse de 15 ans de guerre civile. Des immeubles en ruine. Des témoins d’une ère glorieuse que l’on rase. Une promenade nostalgique et érudite à l’ombre des pins. Une rénovation sous le signe du soleil, de l’eau, des saisons et du temps qui passe. Retrouver Beyrouth et son identité, ses identités. 

 

En 1994 vous fondez l’atelier “Sophie Skaf Architects” et en 2003 vous cofondez l’Association pour le Design et l’Architecture au Proche Orient. Est-ce que c’est important pour vous de démocratiser, au-delà d’une mise en valeur, la préservation du patrimoine bâti ? 

Ici, je ne démocratise pas. Je raconte. J’analyse. Je sauvegarde. Je documente. J’archive. Dans la rue, nous avons très mal vécu la destruction de l’immeuble d’en face. C’est surtout une prise de conscience à travers l’évolution des tissus urbains, la rue, le patrimoine bâti, le patrimoine mobilier. Préservons, protégeons avant qu’il ne soit fragmenté, qu’il ne disparaisse. C’est déjà le cas de deux immeubles de l’architecte Joseph Philippe Karam de la rue, l’un démoli devant mes yeux (celui en face du nôtre), un autre défiguré (l’autre côté du Horch Kfoury), un troisième menacé. En outre, je garde un témoignage, une signature XXIème, dans mon espace, où j’invite le bleu de Royère, et son nuancier par le reflet et la lumière. Je rends hommage à ma façon à ce créateur hors-pair. 

 

Quelles difficultés liées au contexte politique et sanitaire au Liban avez-vous pu rencontrer dans l’élaboration de ce projet ? 

Les deux mois de confinement m’ont finalement permis d’accoucher de ce récit après plusieurs années. La difficulté était en vérité dans la phase de production, obligatoirement en présentiel pour assurer la coordination et mener à bien la qualité souhaitée de cette première édition limitée à 300 exemplaires numérotés. Par ailleurs, la pénurie frappait de plein fouet au niveau de l’essence (transport), du mazout (générateurs), sans parler des difficultés liées aux mesures et contraintes sanitaires. Tous mes collaborateurs étaient extraordinaires - quel extraordinaire défi ! Mon ange gardien était là.   

 

L’intégralité des bénéfices de la vente de l’ouvrage sera versée au programme FORSA, dont le but est d’aider à la scolarisation des enfants au Liban. Pourquoi avez-vous choisi cette cause en particulier ? 

Par cette forte crise que traverse le pays, l’intégralité des bénéfices de la vente est versée au programme FORSA, parce que l’éducation est une mesure essentielle pour bâtir une société résiliente. L’éducation est un patrimoine culturel immatériel, tout aussi essentiel à préserver. 

 

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