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Lecture 67 : Nathan Devers, Les liens artificiels

26/10/2023|Gisèle Kayata Eid

Nathan Devers, Les liens artificiels, Albin Michel, 2022

 

Il est jeune, branché, utilise les réseaux sociaux mais sa plume de philosophe leur adresse un regard critique dans un ouvrage futuriste (?) de 340 pages. Invité au Festival Beyrouth livres cet automne, nous avons eu la chance de rencontrer cet écrivain de 25 ans, couronné du Prix Goncourt de l’Orient 2022.  Compte-rendu de l’interview et extraits du livre.

 

Tout à l’heure, j’ai allumé mon ordinateur.

Je n’avais rien à faire, ça a scrollé tout seul. 

Facebook aime vomir tout son flot de poubelles. 

Twitter et Instagram ? Un mélange du pire. 

La régression a lieu; elle mène vers l’infini. 

Nous ne sommes plus des hommes, mais des nombrils hurleurs. 

On raconte sa vie, on like et on dislike. 

On essaie vainement d’attirer l’attention

On s’écoule, comme les autres, dans ce stock incessant 

Où toutes nos vanités s’entassent comme des ruines.
Scrolling

 

C’est l’histoire de Julien « un prof qui, malgré ses 4,8 étoiles, ne pouvait plus saquer la tronche de ses élèves. Un hyperactif épuisé par le RER et son boulot à la con. Un type qui habitait à cinq minutes d’Orly et ne voyageait pas. Un quasi-trentenaire enfermé dans un mode de vie digne d’un étudiant. Un social qui se voulait chanteur et ne dansait jamais. Un célibataire confiné dans la mémoire de son couple raté. Un faux dandy qui connaissait Bach sur le bout des doigts et s’habillait chez H&M en solde. Un mégalo froussard, adepte de formes obsolètes et de totems défunts, aspirant malgré tout à imposer ses vieilleries comme des avant-gardes. Un orgueilleux en manque de confiance, plus rêveur qu’émotif, bardé de diplômes et de timidités, de freins et d’ambitions en passe de s’éteindre ».

 

Sa compagne est une accro des réseaux sociaux : « De son côté, May s’occupait de rendre le selfie « super parfait » dans un état d’extrême concentration, elle se consacrait aux derniers préparatifs avant sa publication. À une vitesse démentielle, ses doigts exploraient les options d’Instagram. Retouche de la luminosité. Réglage de la saturation. Effet tilt-shift. Calibrage des ombres. Sélection du meilleur filtre. Écriture de la légende… » 

 

Mais elle le quitte « Cette semaine, votre temps d’écran a été supérieur de 8 % par rapport à la précédente, pour une moyenne de 6 heures et 56 minutes par jour ». Il était là, l’héritage de May. Elle, la fille toujours si connectée, droguée aux actus et aux stories Insta, branchée à ses followers et aux influenceuses – elle lui avait légué la seule chose qu’il voulait oublier de leur couple : l’addiction aux écrans. Depuis qu’il vivait seul, son rapport hebdomadaire empirait de lundi en lundi. »

 

Il essaie de travailler mais en vain : « Le temps passait et il ne faisait rien. Vingt et une heures, déjà. L’inspiration s’éteignait. Les angoisses se muaient en paresse, son travail n’avançait pas d’un pouce. En guise climax, il atterrissait, sur les pages des YouTubeurs. Souvent, l’écran lui suggérait de visionner des sketchs qu’il avait déjà vus. Vidé de toute son énergie, il les regardait quand même. D’une semaine à l’autre, il tournait ainsi en rond sur internet, torturé par des blagues. »

 

C’est donc l’histoire de ces jeunes (et moins jeunes) qui sont tranquillement happés et qui peu à peu confondent leur vie réelle avec leur vie virtuelle. « Il existe un moment, quand on a trop scrollé, où l’on cesse d’être soi, où tout revient au même. Les images défilent tellement vite qu’il n’y a plus de mouvement. Les bruits des vidéos stridulent si fort qu’ils aboutissent au silence. L’homme-zombie se résigne : son cerveau est une clé USB qu’il branche à un ordinateur. Les rôles s’échangent. On donne toute son énergie à une machine on devient son miroir et c’est elle, désormais, qui détient l’esprit de son détenteur. Elle pense, parle et gesticule à sa place. Elle lui dicte ce qu’il doit désirer. Elle rythme sa conscience et précède ses envies. Plus vivante que lui, elle s’empare de son être et le change en mollusque. Au départ, il y avait un homme et un ordinateur. Voici qu’ils se sont aliénés l’un l’autre, voici qu’ils respirent ensemble et forment une entité commune, voici qu’ils se mélangent et donnent naissent à un homminateur. 

Julien en était là, exactement là, à ce point de rupture où il disparaissait. »

 

C’est ce saut dans la fiction quelque peu dystopique des médias sociaux que le jeune professeur de philosophie raconte. En entrevue, il réitère son appréhension de la disparition du monde public, le partage avec autrui, notamment par la montée de l’ego que les GAFAM et les réseaux sociaux favorisent : « On suit des pages, on voit son fil d’actualité… en conformité avec ce que l’on pense. Dans ce Métavers, notion expérimentée par les jeux vidéo, on vit dans un monde virtuel où tout est plus facile, plus agréable. Sur Facebook on est un autre et le monde est comme une bulle duquel on ne voit plus le dehors. Entre le divertissement et l’info, les frontières se brouillent. Il n’y a plus de hiérarchisation, et c’est inquiétant. »

 

Mais ce jeune philosophe est aussi un écrivain qui a à son actif déjà quatre romans. 

 

Comment est né ce livre ? 

Au moment du Coronavirus, j’ai été frappé par une sorte de vertige de voir le monde s’arrêter unanimement. Les gens étaient contents de s’enfermer chez eux et de n’avoir plus d’interaction avec autrui, autre qu’une interaction virtuelle. Et ça m’a effrayé. Je me suis dit : on est dans une sorte de mondialisation dématérialisée où le monde est complètement absent, effacé, retiré. C’est ce vertige-là qui m’a donné le désir d’écrire ce roman.

 

Votre roman a une dimension philosophique, depuis quand est né cet intérêt pour la philosophie ? 

Quand j’étais jeune, j’étais très croyant, en Dieu. Puis progressivement, à la fin du lycée j’ai cessé d’y croire. Le fait d’habiter un monde dont on ne connaît pas le sens m’a donné envie d’étudier la philosophie et aujourd’hui de l’enseigner et d’écrire de la littérature philosophique. C’est très confortable de se dire qu’on a un mode d’emploi existentiel qui tombe comme ça du ciel; que si on est né musulman, protestant ou autre, on aurait eu un mode d’emploi tout à fait différent. Tout ça est très relatif, c’est la projection de nos désirs. Je n’ai aucune certitude sur rien. La philosophie essaye de donner du sens quand on ne sait pas trop où on en est.

 

L’avez-vous trouvé quelque peu dans ce livre ? 

Je ne sais pas si je peux vous dire que j’ai trouvé un sens. Je pense qu’un roman est là pour poser des questions, pour essayer d’exprimer la confusion du monde dans ce qu’il a de difficile à comprendre. Deux personnages sont face à face, avec des visions du monde totalement opposées. On ne peut pas dire à la fin quelle vision du monde gagnera 

 

L’écriture nous aide souvent à nous découvrir. Que vous reste-t-il personnellement après l’écriture de ce récit ? 

C’est vrai. J’ai écrit cinq ou six versions entières de ce livre. Ce n’était pas la même histoire, ni les mêmes personnages, mais le même souffle. Je voulais exprimer la même chose : une volonté de défendre le réel, ce qu’il y a de difficile dans le réel, voir comment l’être humain est tenté de le fuir; parce qu’il est dur, parfois ennuyeux, les gens sont séparés par leur vision du monde complètement opposée. Ce roman m’a permis d’avoir moins d’illusions sur le réel et en même temps d’y tenir encore plus. 

 

Comment voyez-vous l’avenir de la littérature dans ce monde sous emprise du virtuel ? 

Si on dit que les gens ne lisent plus ce n’est pas tout à fait faux. Si les jeunes n’ont pas envie de lire c’est parce que l’écran est plus séduisant. Et on comprend. Que faire alors ? Parce qu’arrêter les écrans est impossible. On peut le faire individuellement mais pas collectivement. La technologie va s’imposer. Il faudrait concilier les deux : que les livres sortent d’une littérature qui ne fait pas cas du lecteur. Qu’ils expriment ce que seuls les écrans font. La poésie, à l’époque de la rapidité peut remplacer et offrir quelque chose (son roman est d’ailleurs ponctué de petits poèmes comme celui cité plus haut). 

 

Comment la littérature peut-elle s’approprier les écrans ? 

Ce qui est incompatible avec la littérature, c’est la disparition de l’attention et de la concentration à laquelle nous assistons aujourd’hui notamment à cause des réseaux sociaux. Ce n’est pas parce qu’ils ont décidé de ne plus lire, que les gens fuient la lecture, les jeunes générations particulièrement, c’est parce qu’ils n’arrivent pas à se concentrer sur la continuité d’un récit, et ils le disent. Pour réconcilier la littérature avec les écrans, il faut montrer qu’elle leur parle profondément. 

 

Concrètement, comment cela devrait se manifester ?

Deux choses : ne pas fuir, exprimer le monde contemporain dans son intensité sans essayer de prendre du recul avec lui. Faire de la place dans les romans aux réseaux sociaux qui vont intervenir, par exemple, dans les rencontres. Puis essayer de décrire le phénomène contemporain, même quand il est très superficiel (téléréalité, influenceurs… ) comme étant des passions humaines éternelles et pas seulement des petites modes éphémères. 

 

Votre prochain livre ?

Un récit personnel sur comment je me suis décidé à faire de la philosophie et de la littérature en m’éloignant un peu de la religion. C’est un récit philosophique écrit à la première personne. Une méditation existentielle.

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