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Lecture 36 : “Le mage du Kremlin”, Giuliano Da Empoli

04/01/2023|Gisèle Kayata Eid

Il n’a pas eu le Goncourt. Mais c’est LE livre de la rentrée (à Montréal, il est toujours en rupture de stock). Après l’avoir lu (dégusté), je crois avoir compris la raison de cet engouement. 

 

En très très bref, c’est un livre magistral qui vous prend à Moscou et vous introduit à Poutine qui vous expliquera pourquoi il fait la guerre à l’Ukraine… Peut-être pas tout à fait ça, mais tout presque. Un vrai roman russe qui raconte des faits réels mais romancés et placés dans la bouche de Vadim Baranov, le plus proche conseiller politique du maître du Kremlin. Ce producteur de télévision fictif, promu au plus que probable rôle de Vladislav Surkov (le stratège politique bien réel de Poutine), nous décrit, en 300 pages, denses et fouillées, son expérience de collaboration avec le président Russe. Il nous explique surtout comment celui qu’il surnomme le Tsar, réussit à mater les foules et surtout pourquoi Vladimir Poutine (qu’il nomme en toutes lettres) est seul maître à bord dans tout ce qu’il entreprend, autant dans son « royaume » que sur la scène internationale. 

 

Un ouvrage édifiant, instructif, fascinant, écrit avec justesse et beaucoup de profondeur par un politologue et essayiste qui a souvent recours aux comparaisons avec l’Occident pour expliquer l’âme russe : “La nostalgie qu’ils éprouvent n’est pas pour le communisme en soi, elle est pour l’ordre, le sens de la communauté, l’orgueil d’appartenir à quelque chose de vraiment grand. Les Russes ne sont pas et ne seront jamais comme les Américains. Cela ne leur suffit pas de mettre de l’argent de côté pour s’acheter un lave-vaisselle. Ils veulent faire partie de quelque chose d’unique. Ils sont prêts à se sacrifier pour ça. » 

 

Sociologue : “Gorbatchev et Eltsine avaient fait la révolution, mais le jour suivant la grande majorité des Russes s’étaient réveillés dans un monde qu’ils ne connaissaient pas, dans lequel ils ne savaient pas comment vivre… Les nouveaux héros, les banquiers et les top-modèles ont imposé leur domination et les principes sur lesquels était fondée l’existence de trois cents millions d’habitants de l’URSS ont été renversés », philosophe (« Les passions font vivre l’homme, la sagesse le fait seulement durer ”), voire même visionnaire (la fin de l’ouvrage), Giuliano da Empoli parcours trois décennies de pouvoir de « l’empire » actuel russe à travers tous ses grands moments (guerre de Tchétchénie, annexion de la Crimée, révolution orange, tragédie de Koursk, jeux olympiques de Sotchi… ) et au cours desquels se déploie l’ascension sans retour de  « l’ours, le symbole de l’âme russe, sauvage, puissant et noble » .

 

« Le Mage du Kremlin », Grand Prix du Roman de l'Académie française 2022, est d’une brûlante actualité, écrit juste avant le début de la guerre entre la Russie et l’Ukraine. Il nous enseigne beaucoup sur le monde actuel et sur ses dérives. “Ses adeptes le vénéraient comme si le dieu de la guerre s’était matérialisé sous leurs yeux. Ils avaient en commun l’euphorie d’empoigner une arme pour se procurer tout ce qui leur était interdit en temps de paix. Leur allure était faite de lunettes de soleil et de voitures tout-terrain sans plaque, de barbes, de tatouages, de musique tonitruante et d’armes semi-automatiques.”  Il nous rappelle beaucoup d’autres « démocraties » où des oligarques aux « Mercedes blindées (qui) parcouraient les rues du centre comme au temps des tsars les cochers des nobles se frayaient un chemin à travers les foules à coups de fouet…Pendant que les gens du peuple, le petit peuple docile de Moscou, rentrant à la maison après le travail, n’avaient même plus assez d’argent pour allumer le chauffage.”

C’est surtout aussi un ouvrage qui lève le voile sur le pouvoir et ses aberrations, les rouages de la politique, la manipulation des peuples et la psychologie des foules :  “Il est clair qu’en politique guérir vaut mieux que prévenir. Si vous déjouez un attentat avant qu’il ne se produise, personne ne s’en rend compte, tandis que réagir avec force, épingler les coupables, cela, oui, produit du capital politique. ” 

« L’homme de pouvoir est celui qui veut survivre à tout le monde et qui finit par tuer tout le monde » (Elias Canetti, cité par Da Empoli). Pourrait-on alors imaginer pourquoi le Goncourt ne lui a pas été décerné ?

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