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La citadelle de Sanjil, juste en haut

20/06/2023

Dans ces temps où le pays nous échappe chaque jour un peu plus, comme une urgence de retourner vers nos fondamentaux, de retrouver nos nécessaires, de se reconnecter avec nos monuments, vestiges, richesses, fiertés nationales, en deux mots, récupérer notre territoire.

 

Tripoli al-Fayha’. Trablous la parfumée. Assommée par les crises et par la pauvreté, la deuxième ville du Liban ne doit jamais oublier l’enchantement qu’elle a toujours suscité auprès de ses conquérants et visiteurs de toutes les époques. Authentique, souriant malgré tout, cet ancien comptoir phénicien recèle de monuments dans toutes ses rues. Mosquées et madrassas, khans et souks, églises et citadelle, hammams et artisans, Tripoli a ce quelque chose de délicieux qui fait que ceux qui l’ont apprivoisée en parlent avec tendresse. Incontournable dans le périple touristique, il ne faut jamais craindre de s’y perdre tant à chaque coup d’œil les découvertes sont précieuses. Et, si l’on regarde vers le haut, c’est l’imposante citadelle qui domine la ville, qui happe l’attention. Au-dessus du Nahr Abou Ali, autrefois Nahr Qadisha, altière et intrigante, majestueuse et seule, voici Qalaat Sanjil.

©Agenda culturel

Qalaat Sanjil ou Sandjil a naturellement pris le nom de celui qui, le premier, a érigé là un château: Raimond de Saint-Gilles, comte de Toulouse et de Tripoli. Quand le Liban piétine, il est toujours bon de remonter le temps à la recherche de notre si incroyable histoire. Nous sommes au XIᵉ siècle et la prise de Jérusalem par les seldjoukides atterre les nombreux pèlerins chrétiens qui ne peuvent plus accéder à leur lieu de pèlerinage. L’empire byzantin appelle les princes chrétiens à la rescousse pour libérer la ville sainte. Rapides et empressés, à la tête de leur armée, ils arrivent en rangs dispersés à Constantinople au printemps de l’an 1097. C’est le début des Croisades. Parmi ces seigneurs francs, Raimond de Saint-Gilles, qui compte bien conquérir Tripoli sur sa route vers Jérusalem. Il faut dire que la ville sous le gouvernorat des Bani Ammar et peuplé de chrétiens, de musulmans et de juifs, est très prospère et réputée pour son rayonnement intellectuel avec une école Dar el-Ilm, dotée d’une impressionnante bibliothèque de plus de 100.000 volumes. Il faut imaginer ces chevaliers en côte de maille, juchés sur leur chevaux, entourés de leurs armée, drapeaux et étendards, sillonner les côtes, terrifier les populations et assiéger les villes.

 

Après un pacte de non-agression avec les gouverneurs de Tripoli, Raimond de Saint-Gilles va assiéger Arqa dans le secret espoir de conquérir vite le comté de Tripoli. Il interrompt son siège, fait route jusqu’à Jérusalem qui sera reconquise en juillet 1099. Mais le comte de Toulouse n’est pas intéressé par la Ville Sainte. Il veut Tripoli, ses jardins luxuriants, sa place stratégique sur la mer, son rayonnement régional et la douceur de son climat. Il veut en faire la capitale de sa province. Après la prise de Tortoise (Tartous), en 1102, dont il fera un port important et Lattaquié, il lui faudra attendre deux ans pour recevoir enfin les renforts attendus et, en 1104, il dresse son camp au pied de la ville fortifiée de Tripoli sur une colline qu’il baptisera Mont du Pèlerin. C’est là où, grâce à du matériel envoyé par l’empereur byzantin Alexis via l’île de Chypre, il construira un véritable château pour ce qu’il sait déjà être un long siège. Il développe son fief, distribue les terres entre ses hommes, investit un lieu saint et un cimetière chiite dont il fera une chapelle privée, coupe la voie à l’eau et au ravitaillement de la ville et assoit son comté. Les gouverneurs de Tripoli asphyxiés ripostent en mettant le feu au château. Et là, les versions diffèrent. Certains chroniqueurs diront que Raimond de Saint-Gilles sera blessé dans l’attaque et décèdera dix jours plus tard. D’autres raconteront qu’il mourut six mois plus tard en février 1105, suite à sa chute du toit de son château. Sera-t-il enterré dans le château ou plutôt à Jérusalem? Le doute subsiste, mais ce qui est certain, c’est qu’il mourra sans voir pu conquérir Tripoli qui résiste encore.

©Agenda culturel

C’est son cousin, le chevalier Guillaume Jourdain, qui lui succède dans le siège de la ville jusqu’à l’arrivée, en 1108, de Bertrand, fils aîné de Raimond de Saint-Gilles qui revendique ses droits sur l’héritage de son père: le comté de Tripoli. Les choses s’accélèrent avec l’arrivée d’une flotte génoise et, le 10 juin 1109, les Croisés pénètrent enfin dans la ville qui n’en peut plus.

 

Devant tant de richesses, les exactions se multiplient, les destructions sont massives et la bibliothèque phare est incendiée par les marins génois, comme précisé dans le livre de Nina Jidejian, Tripoli à travers les âges. La suite de l’Histoire raconte alors comment les cités du littoral tomberont une à une entre les mains des croisés qui consolident ainsi leur territoire. Le comté de Tripoli entre alors dans une ère de prospérité avec des ateliers de verrerie, de tissage et de nombreux échanges maritimes. Jusqu’à la prise de Jérusalem par Saladdin en 1187, puis jusqu’à l’arrivée des Mamelouks, en avril 1289, qui prennent la ville après un siège éprouvant. Ils la raseront sous les ordres du sultan Qalaoun et reconstruiront leur Tarablus. Le château de Saint-Gilles sera incendié et abandonné durant de longues années.

©DR

Il faudra attendre 1308 pour que le gouverneur de la ville, l’émir mamelouk Esendémir al-Kurji transforme les ruines du château en une grande citadelle destinée à protéger la ville d’éventuelles attaques. Plus tard, c’est Soliman le magnifique qui modifie les lieux avec la volonté d’en faire une forteresse imprenable. Au-dessus du portail principal sera apposée en juillet 1521 l’inscription suivante: "Au nom d’Allah, il a été décrété par ordre du sultan Soliman Shah, fils du sultan Sélim Shah, puissent ses ordres être toujours obéis par les émirs, que cette citadelle inviolable soit restaurée pour devenir une forteresse permanente. Sa construction fut achevée au mois béni de Sha‘bân de l’an 927." Elle servira de caserne et de prison sous le règne des Ottomans. Les lieux seront ainsi transformés au gré des occupations rajoutant aux murs existants des strates d’histoire, mais les lieux actuels sont le résultat de la restauration entreprise par Barbar Agha au début du XIXᵉ siècle. Les fouilles exécutées ont révélé de nombreuses tombes de chevaliers francs, mais aussi que le Mont du Pèlerin était habité depuis l’âge du Bronze.

 

Que reste-t-il aujourd’hui du château d’origine? D’abord, le nom. Qalaat Sinjil. Dans une déformation attendue, Saint-Gilles reste quand même bien présent. Il reste également quelques éléments de la première construction dont les fondations, la porte intérieure et d’autres vestiges intégrés dans la citadelle et qui en font un témoin imposant de l’histoire de la ville. Il reste de nombreuses évocations dans les chroniques des croisades de ce comté prospère de la ville de "Triple". Il reste l’importance pour les historiens de ce rare monument architectural de l’époque des Francs. Il reste un peu plus loin le cimetière Saint-Jean et les restes d’une église datant des Croisés. Il reste aussi les légendes que se racontaient les troubadours sur les dames de Tripoli. Comme celle de Mélissinde du comté de Tripoli, sœur de Raimond III, d’une beauté extraordinaire et promise à l’empereur de Constantinople. Mais, il préfèrera une autre alliance et la jeune fille mourut de chagrin dans le château. Ou encore la belle histoire de ce prince vaillant et fort, Geoffroy de Rudell qui, ayant entendu parler des vertus d’une comtesse de Tripoli (la veuve de Saint-Gilles?) en tomba amoureux, sans jamais l’avoir vue. Il prit la mer et se dirigea vers le comté, mais attrapa en route une fièvre redoutable. Agonisant, il mourut dans les bras de sa belle et fut enterré dans le cimetière du château.

 

Aujourd’hui, il reste surtout la silhouette imposante de cette belle citadelle sur la colline qu’on appelle aujourd’hui Abou Samra et dont la visite, facilitée par une signalétique bienvenue, sera agrémentée de vues majestueuses, sera enchantée par la grandeur des lieux et laissera l’assurance que Tripoli est un joyau dans l’histoire.

 

Ouvrage de référence: Tripoli à travers les âges de Nina Jidejian.

 

Par Tania Hadjithomas Mehanna
Cet article a été originalement publié sur le site Ici Beyrouth

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