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Faites-les taire

12/06/2020|Gisèle Kayata Eid

Je n’ai aucune leçon à donner à mes concitoyens. Je suis en paix, dans un pays de droits, de devoirs où le chômeur, Covid ou pas, est soutenu par le gouvernement. Personne ne meurt de faim. Il fait beau et propre. Tout va bien, merci… Mais mon cœur est chez ces mêmes concitoyens menés irrémédiablement à l’abattoir. Et comment ne pas prêter l’oreille à cette partie de nous qui souffre malgré la distance et l’éloignement ? Si un côté de votre corps est sain et que l’autre est gangréné pourriez-vous être heureux ?

 

Je me demande combien vont-ils résister encore. Comment vivent-ils leur quotidien, alors qu’ils voient à tous les moments de leur vie, notre beau pays dégringoler si rapidement ? Devenir moins qu’un pays, mais une terre brûlée par ses propres fils, un terrain de jeux pour brigands et mafiosi.

Écouter les infos du Liban c’est se planter un coup de poignard dans le cœur. C’est ce que je ressens chaque matin, chaque midi, chaque soir en allant chercher les « nouvelles » de chez nous, à chaque irrégularité, à chaque inaction, à chaque drame.

 

Et je me rends compte en fait que, pour alimenter leur fil d’actualité, pour faire le buzz, pour jouer aux professionnels qui veulent informer au plus près leurs lecteurs-auditeurs-spectateurs, les médias sont en train de faire le jeu de tous ceux qui, d’un coup de botte, tous les jours, nous enfoncent la tête encore plus dans la terre où ils veulent nous enterrer vivants… 

Et quand je dis tous, je dis tous.

 

Tous les médias et tous les fossoyeurs. Exception faite de ces médias qui traitent de culture et qui essayent de ramer pour garder la tête hors de l’eau. 

 

Non, je ne lance pas des accusations à bout portant, mais je lance une idée. Dans ce marasme, dans cette déperdition, dans cette chute libre de cette nation tant rêvée, convoitée, déchirée, nous n’avons plus rien à perdre; alors je me permets d’avoir une idée saugrenue peut-être, mais bien réfléchie, fruit de la pensée d’une journaliste qui connaît le pouvoir des médias, qu’ils soient traditionnels ou numériques. 

 

Pourquoi les médias ne prennent-ils pas une décision unanime, définitive, irrévocable de ne plus relayer les dires de ceux qui nous gouvernent ? Ne plus rapporter que tel leader a boycotté la séance, que tel responsable a émis un décret, que tel autre a déclaré telle ignominie. 

 

Pourquoi les médias ne vont-ils pas à la quête aux avis, aux actes, aux préparatifs de ceux et celles qui « font » quelque chose de positif, réellement, sur le terrain ? Tel groupement pour la paix civile qui édicte son statut, tel responsable de cellule laïque qui travaille « en silence », telle association qui met en marche tel procédé de survie, telle personnalité qui a fait un mea culpa public. 

 

Pourquoi nos médias ne reflètent-ils pas ce que les gens vivent au quotidien ? Ce qui les fait se lever le matin, courir pour assurer leur survie durant la journée, se retrouver en famille le dimanche. 

 

Les gens ne veulent plus rien savoir de ceux qui depuis 30-40 ans nous utilisent, utilisent nos vies et nos destinées pour leur propres intérêts.  Nous sommes exténués, vidés d’entendre qui dit quoi venant de cette horde de malfaiteurs. Coupons leur la parole. Ne relayons plus leurs méfaits pour s’en offusquer encore et encore. Nous avons compris qu’ils sont trop forts. Attaquons-les par le déni, l’indifférence, l’ignorance… en donnant la parole au peuple qui agit.

 

Attention toutefois. Il ne s’agit pas de laisser la politique aux politiciens en donnant la parole à ceux qui « positivisent » leur résistance. Non. Il faut donner la parole à ceux qui « font », qui préparent, qui mijotent le changement : aux militants politiques de la société civile qui ne font pas la une des journaux, qui travaillent dans l’ombre, pour un avenir meilleur. 

C’est quand l’avenir ? Il est grand temps que la voix de la relève porte et qu’elle fasse taire ce brouhaha veule et impuissant qui cache, sous les beaux discours, la même ignoble et dure réalité : garder le pouvoir jusqu’à la dernière goutte de sang, jusqu’à la dernière larme de ce peuple qu’on a affamé pour mieux lui faire avaler des couleuvres. 

 

Il est temps que le quatrième pouvoir prenne sa juste place puisque les trois autres se sont avérés être impuissants et ce depuis des dizaines d’années. Il est temps qu’il réalise que c’est lui, et lui seul, qui pourra lutter contre le clientélisme, la partisannerie, le suivisme aveugle. C’est lui qui doit éveiller, guider, influencer, changer la donne. Qu’il arrête, sans le réaliser souvent, de faire le jeu des uns et des autres qui, tous, l’alimentent. Que les médias assument leurs responsabilités et arrêtent de nous faire croire qu’ils « dénoncent » celui-ci ou celle-là. Faites-les taire, c’est tout ce qu’on leur demande. 

 

Et sinon, ignorons nous-mêmes ces médias pernicieux qui se targuent d’indépendants ou pire encore qui ne se rendent même pas compte de leur subversion. Ne leur donnons plus une minute d’attention. Faute d’audience, ils finiront par tous tomber. C’est notre seule et unique dernière force.  

  

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