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Espaces en évolution: l’art de Nadim Karam

28/03/2024

Au sein de Bourj Hammoud, les anciennes fabriques d’Abroyan se métamorphosent en un sanctuaire de l’art contemporain, accueillant Journal of Times, Journal of Present Times. Organisée par Nayla Tamraz et orchestrée par l’artiste visionnaire Nadim Karam, cette exposition ouvre ses portes le mercredi 27 mars 2024 et se poursuit jusqu’au 2 mai 2024.

 

À travers ses sculptures audacieuses et ses installations enveloppantes, Nadim Karam engage un dialogue poétique avec le tissu urbain, invitant à une contemplation profonde sur l’essence et l’avenir des espaces que nous habitons. L’artiste crée des narrations visuelles captivantes avec les villes et les paysages, redéfinissant l’espace à travers ses sculptures évocatrices. Pour lui, les villes doivent rêver. Sa formation au Liban, enrichie par ses études doctorales au Japon et ses expositions internationales, a doté l’artiste d’une perspective ouverte et enrichissante. Loin de rester en marge de son époque, il confronte et construit son art face aux défis contemporains, traversant les réalités sociales et les questions éternelles d’identité. Il déconstruit et recrée des espaces pour réinventer les perceptions de diversité au sein des sociétés, adoptant une approche créative et innovante, teintée d’absurde lorsqu’il aborde des sujets critiques et cruciaux.

 

Nayla Tamraz, curatrice de l’exposition Journal of Times, Journal of Present Times, s’exprime sur la déconstruction, concept clé de l’œuvre, en réinventant l’espace dans lequel évolue l’individu au sein de l’Histoire. Elle explique: "Si vous parlez de la déconstruction en tant que concept, tel qu’il a été défini par le philosophe français Jacques Derrida, on peut éventuellement imaginer, comme vous le dites, ‘qu’elle recrée l’espace dans lequel évolue un être au sein de l’Histoire’, puisque le propre de ce concept est que, finalement, il est assez élastique. Alors, si la déconstruction est, avant tout, une manière critique d’approcher le monde en questionnant les catégories préétablies, oui, il peut s’effectuer, au terme d’un travail de déconstruction, une redistribution des espaces et de leurs sens et donc une recréation des espaces dans l’Histoire. Ces espaces sont ceux que nous traversons, paradis perdus pour les uns, enfers pour les autres. Ils perdent leur innocence ou en acquièrent, de manière tout aussi inattendue. Il s’ensuit une recréation de l’Histoire elle-même. Il en est bien sûr de même de nos paysages intérieurs qui peuvent être mouvants, se reconfigurer, se reconcevoir, jusqu’à nous pousser à remodeler notre propre regard, celui que nous avons d’eux. C’est ainsi qu’on peut avoir plusieurs récits d’une même vie. Si on est d’accord sur le fait que documenter l’Histoire sert aussi à la questionner, voire la réécrire, dans cette perspective, cela peut jusqu’à devenir un travail de création. Il n’est donc pas étonnant que les artistes contemporains s’en soient saisis en mobilisant aussi un travail de narration."

 

Sur le rôle des espaces intérieurs et des artistes contemporains dans la réécriture ou la documentation de l’Histoire, Nayla Tamraz atteste: "Il est effectivement beaucoup question de narration chez Nadim Karam, puisque c’est de lui qu’il est finalement question dans cet échange. Narration, oui, et cette exposition Journal of Times, Journal of Present Times a voulu se concevoir comme un journal qui retranscrit et d’une certaine manière documente les événements de la région, quelque chose qui serait au plus près de la pratique diaristique – je dois tout de même rappeler ici que le titre français de l’exposition est Petits récits pour une grande Histoire. Mais déconstruction, non. Le travail de Nadim Karam raconte la violence du monde, mais il ne remet pas en question l’ordre de ce dernier. Il y a bien un travail de déterritorialisation (Deleuze) de cette écriture de l’Histoire, mais qui ne va pas de pair, me semble-t-il, avec un travail de déconstruction." Quant à la controverse autour de l’art de Nadim Karam, Nayla Tamraz affirme: "Il est controversé parce que, pour commencer, et en faisant le lien avec ce qui précède, ne remettant pas en question l’ordre du monde, le travail de Nadim Karam n’est donc pas suffisamment politique. Il l’est certainement, quelque part, par la violence qu’il dénonce, et donc par ses messages, mais il n’est pas subversif, ne développe pas d’agentivité (agency). Cette dernière désigne le pouvoir d’agir sur son environnement et constitue un paradigme qui structure de manière importante l’art contemporain. Il y a donc, chez Nadim Karam, du politique qui s’ignore ou veut s’ignorer, une posture qui n’a pas beaucoup sa place au sein de l’art contemporain, plus subversif, et c’est en partie ce qui est à l’origine, me semble-t-il, du malentendu ou de la controverse autour de The Gesture. En août 2021, un an après la catastrophe du port de Beyrouth, Karam offre la sculpture The Gesture à la Cité. On lui a reproché, afin de réaliser cette statue, d’avoir collaboré avec ceux qui étaient impliqués dans la tragédie du port, d’avoir instrumentalisé la douleur des familles et d’avoir engagé une action avant qu’un travail de deuil n’ait été réalisé. On a mis en doute le consentement des familles des victimes. On lui a reproché plus sérieusement d’avoir érigé une statue sur les lieux même du crime, c’est-à-dire dans un espace où il est en théorie interdit d’entreprendre une action avant qu’une enquête n’ait été menée et achevée. Il est certain que ces différentes prises de position rendent compte d’une réalité complexe dont la complexité, aujourd’hui encore, est impossible à appréhender de manière univoque. Il y a donc, dans le désir d’exposer aujourd’hui les travaux autour de The Gesture, une volonté de replacer ce travail dans le contexte de sa réception, laquelle fait aujourd’hui partie intégrante de l’œuvre elle-même. Plus fondamentalement, c’est une manière de montrer qu’un objet n’est, politiquement, jamais innocent, surtout lorsqu’on décide de l’exposer et de s’exposer à travers lui. En parler à nouveau est une manière, entre artiste et curateur, aujourd’hui, de réactiver ce débat, de l’exposer."

 

Par Marie-Christine Tayah

Cet article a été originalement publié sur le site Ici Beyrouth

 

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