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Du côté de ma mère

02/11/2019|Gérard Bejjani

Je suis né du côté de ma mère.

Non pas de ma mère, mais de son côté. Comme Ève jaillie du flanc d’Adam.

D’autres sont nés du côté du père.

Nul moule n’est meilleur qu’un autre, mais nous sommes deux. Chiffre de l’opposition, du conflit, « la première et la plus radicale des divisions, celle dont découlent toutes les autres », explique le Dictionnaire des symboles.

Depuis le début de la Révolution, je m’efforce à croire à la solidarité, à la cohésion de notre corps, à la vaillance commune. Mais il semble que je me sois trompé sur toute la ligne. Il y a bien deux négations et le principe dominant repose non pas sur l’unité mais sur la binarité, le dualisme. Le point de vue contraire existe. Et je m’en veux de ne pas le comprendre. Il ne s’agit ni d’opinion ni de politique. Mais d’essence, de nature fondatrice, d’appartenance presque viscérale à l’un des deux royaumes évoqués par Goethe, sans que l’un prime sur l’autre.

Du côté du père ou le royaume des Idées. Ce sont les analystes qui prétendent mieux voir, ils prennent du recul, décryptent les stratégies, intellectualisent, font de la politique. Ils connaissent les alliances, ont l’habitude de les nouer et de les dénouer au gré des courants, du pouvoir en place, par intérêts, par calculs. Ils acceptent les défaillances du système, le gendre parce que c’est le gendre et que le népotisme n’a somme toute rien de méchant. Ils nient le brigandage parce que « ce n’est pas tout à fait vrai ». Ils acquiescent même aux agressions perpétrées sur les femmes parce qu’il faut « contextualiser, débloquer les routes, rien de très grave finalement ». La puissance mâle, castratrice, les fascine dans la mesure où ils l’estiment nécessaire à la nation. Peut-être ont-ils raison. Peut-être que la fin justifie les moyens.

Du côté de la mère ou le royaume de la Matrice. Ce sont les idéalistes qui se précipitent dans la rue, ceux qui ont faim au sens propre ou figuré, soif de justice, d’un Liban originel, dans les quiétudes prénatales. Ils se sentent orphelins du père-protecteur et les bras maternels leur manquent. Alors ils se réenfantent eux-mêmes, dans leurs tripes, dans la profondeur. Ils dessinent des cœurs sur les feuilles, s’inventent un roman familial, une espérance, ils s’embrassent et font l’amour (oui, ne vous en déplaise) sur les places publiques, participent à la chaîne humaine, exorcisent les démons de la misère en lavant les trottoirs et en ressuscitant les cendres. La douce féminité les attire dans la mesure où elle constitue l’ombilic qui les rattache à la terre, le lien de l’homme à l’homme, la compassion nécessaire à la nation.

D’aucuns jugeront la vision de Goethe manichéenne et réductrice. Il n’en demeure pas moins que la binarité se manifeste de jour en jour, elle fonde notre citoyenneté et… le monde.

Que faire alors ? Choisir le cheminement, individuel et non plus collectif ? Au bout de plusieurs nuits d’agitation, de passions, de sentiments contraires, de blessures, je me retire de l’arène. Pas encore du pays. Sans regret pour avoir tant dit, tant écrit, tant publié, tant subi aussi. Maintenant ma pensée se raffermit autour de ce que je me dois à moi-même comme à autrui pour assumer la

binarité, incontournable. Emprunter la voie que je me suis fixée après un temps de méditation et de prière. En quatre points que je me permets de partager une dernière fois avec vous :

1. Le principe de la reconnaissance de l’autre, quel qu’il soit. J’ai longtemps refusé qu’on puisse préférer le fusil au-dessus du drapeau jaune à notre cèdre millénaire en son centre. Aujourd’hui, à mon corps défendant, j’admets que le sabre, la baïonnette, la massue, même levée contre la femme, que les armes se dressent véritablement, réellement, en un autre point de vue ! L’idée, longtemps inadmissible pour moi, qu’on puisse chanter la guerre et non la paix, exercer la violence et non l’amour, fonder son pouvoir sur la peur, l’argent, la force et non sur l’estime et la vertu, tout cela n’est pas seulement une idée, mais une vérité, une évidence, et la nier, ce serait nier l’existence du mal, ou se piéger dans l’unilatéralité et l’exclusivité du bien contre lesquelles nous prévient Hegel.

2. Le principe de la civilité qui tire son origine de la conduite chevaleresque. Érasme la considère non pas comme un exercice mondain et inutile, mais comme un gage de survie dans une société extrêmement violente. L’humaniste nous exhorte à quitter la barbarie parce que toute faute contre l’être social est une faute contre soi. Aussi faut-il traiter autrui avec égard, s’empêcher de violer son « mur » dans les médias, renoncer à la menace. Respecter sa liberté d’expression et de pensée quand bien même elle s’opposerait catégoriquement, viscéralement à la mienne. Et surtout, surtout, se retenir de porter un jugement, d’insulter celui qui tout simplement ne me ressemble pas.

3. Le principe de la médiété qui forme, selon Aristote, l’excellence éthique. Elle consiste à éviter les comportements extrêmes et à suivre la voie moyenne : « Les contraires se détruisent l’un l’autre et les extrêmes sont à la fois contraires entre eux et contraires au terme intermédiaire ». Ni irascibilité ni indifférence mais douceur. Ni témérité ni lâcheté mais courage. Ni avarice ni prodigalité mais générosité. Ni vantardise ni fausse modestie mais sincérité. Ni flatterie ni malveillance mais amitié. Ni complaisance ni arrogance mais dignité. Ni corruption ni pureté absolues mais transparence. Ni asphyxie des routes ni retour à la case départ mais voie de communication, dialogue. Ni adhésion au régime ni renversement brutal mais prise de conscience et évolution.

4. Le principe de la tendresse qui s’impose en ces temps de terreur et de démence, en cette heure où frappe à nouveau le concept de l’ennemi, où gronde l’hostilité et fusent les menaces, même entre frères. Grossman voit dans la « petite bonté privée, occasionnelle » le salut de notre humanité. Même la bonté risque de se perdre et de se déformer dès qu’elle se cherche une organisation, un système, une idéologie, dès qu’elle se veut doctrine, parti politique, drapeau schismatique, Église ou Mosquée. La vraie tendresse d’un individu vers un autre individu se donne sans témoins, juste pour elle-même, juste le geste qui convertit le ressentiment en bienveillance, la bouche tordue en sourire, le sourcil froncé en arc-en-ciel. Nous avons tous besoin d’un peu plus d’amour, ou est-ce seulement moi ?

Ma route commence ce matin, en ce 2 novembre, le jour des défunts. Toute nouvelle naissance n’est pas possible d’ailleurs sans la mise à mort de l’homme ancien. Les vraies batailles morales sont celles que l’on se livre à soi-même. Dans le silence. Même si je ne serai pas seul en marchant. On n’est jamais seul de toute façon. Quelqu’un veille toujours. Je sais que la route sera longue, jamais définitive, pénible et féconde, mais ne me demandez surtout pas où elle mène. Le résultat importe peu. Ce qui compte, c’est le chemin.

Et le chemin que je préfère ira du côté de ma mère.

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