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Carlos Chahine : « Le passé prend toute la place »

08/02/2024|Garance Fontenette

En 1958, le Liban subit une grave crise politique et confessionnelle. Des manifestations violentes éclatent à Beyrouth. Carlos Chahine a choisi d’inscrire son premier long métrage dans ce contexte. Sur fond de guerre civile, il dépeint un drame intime d’une famille bourgeoise chrétienne passant l’été dans les hautes montagnes libanaises. Le réalisateur nous embarque dans cette révolution intime de Layla - mère et épouse modèle - qui remet en question cette société hautement patriarcale. En alternant entre ce portrait touchant de la mère et le regard attendrissant de son fils, ce drame historique est sublimé par ces interprètes, par les paysages et les musiques. 

 

« Mother Valley » qui a remporté le Prix du meilleur film arabe au Festival international du film du Caire en 2022, sortira dans les salles libanaises à partir du jeudi 15 février. À cette occasion, j’ai pu échanger avec Carlos Chahine autour d’un café. 

 

« Mother Valley » est un film très intime, proche de votre vie personnelle, évoquant vos souvenirs d’enfance et votre attachement viscéral à cette région du Liban. C’était évident pour vous de réaliser ce premier long métrage sur l’histoire de votre pays ? 

C’est un choix évident qui s’inscrit dans une continuité de mes trois films précédents. Je suis un acteur, j’ai fait la plus grande partie de mon travail au théâtre en France. J’ai redécouvert le Liban avec le cinéma lorsque je suis revenu pour tourner en tant qu’acteur ici. C’est à ce moment que j’ai eu l’envie de filmer ce pays. J’ai donc fait ces trois films que j’appelle ma trilogie familiale : La route du Nord (2008), Tchekhov à Beyrouth (2016) et Le Fils du joueur (2018). Ma vie personnelle est ma source d’inspiration, bien que je ne prétende pas avoir une vie spécialement intéressante. Toutefois le monde de l’enfance m’inspire particulièrement. Dans mon cas, ce dernier est intimement lié au Liban. Il est donc tout à fait naturel et logique pour moi que le sujet du film, au-delà de l’histoire, soit aussi le Liban. 

 

La beauté des paysages est particulièrement mise en avant, cela donne l’impression que la Vallée est presque comme un personnage à part entière. Est-ce que mettre en lumière le patrimoine naturel libanais dans votre film, c’est une façon de rendre hommage à votre terre natale ? 

Ce n’était pas mon objectif de rendre hommage, mon objectif, s’il y en avait un, était de raconter cette histoire. Tous les paysages du film sont des lieux de mon enfance. Ils sont intacts dans ma mémoire. J’ai ce regard particulier sur cette vallée qui est sublimée par mes souvenirs. Il y a des moments où la vallée est saisissante. C’est un personnage du film dans la mesure où elle est animée. Elle est vivante. Lorsque j’étais enfant, j’aimais à penser qu’elle était habitée de Djinns comme dans certaines mythologies dont l’Olympe. J’ai voulu retranscrire ce souvenir. 

 

« Mother Valley », c'est aussi une ode à l’amour maternel. Vous dites dans certaines de vos interviews que le petit garçon -Charles- le fils de Layla, c’est vous d’une certaine manière. À votre avis, qu’est-ce que votre mère vous a transmis qui vous a permis de réaliser ce premier long métrage ? 

Ce qu’elle m’a transmis, elle l’a fait de manière totalement inconsciente. Notre lien était tellement fort. Mon regard sur cette femme - qui était ma mère - était si plein d’un amour total. Elle m’a transmis ce qu’était la femme. D’une certaine manière j’ai l’impression que j’avais les yeux d’une femme lorsque j’ai réalisé ce film. D’ailleurs souvent, on me dit que c’est un film de femme, une remarque que je ne critique pas. 

 

L’histoire de Layla, de son fils Charles et de ses proches s’inscrit dans une période particulière pour le pays. C’est en 1958, soit 15 ans après l’indépendance du pays, pendant les révolutions qui ont sévi à Beyrouth. Puis à la fin de l’été, c’est l’avènement de la période qualifiée d’âge d’or au Liban. C’est une partie de l’Histoire remplie d’espoir et de possibilité pour ce jeune pays. Quel est votre sentiment face à l’évolution actuelle de la société libanaise ? 

Je crois que le titre en arabe dit bien quelque chose : Terre d’Illusion. Ces années-là étaient une illusion. Depuis son indépendance, le pays n’a pas pris. C’était un Liban dont une grande majorité de Libanais ne voulaient pas, tel qu’il était proposé après le mandat français. Cela a répondu à la demande d’une certaine catégorie de libanais, principalement les chrétiens. Il y avait toute une partie de la population qui ne voulait pas de ce Liban-là, à tel point que la moindre étincelle soulevait des divisions absolument radicales. L’année 1958 est un exemple parfait et depuis cette époque le pays est scindé entre l’Occident et l’Orient sans trouver réellement sa place. Bien que désormais le pied en Occident soit de plus en plus fragile. Je ne suis ni pessimiste ni optimiste, mais je trouve que le Liban tel qu’on a aimé en parler avant la guerre civile notamment était une période d’illusions. Ces années d’or étaient un mirage qui ne pouvait pas tenir. 

 

Votre film traite de l’émancipation de la femme dans une société libanaise patriarcale des années 60, au travers des questionnements de Layla, avez-vous le sentiment qu’il y a eu une évolution de ce point de vue ces dernières années ? 

J’aurais tendance à dire non, il n’y a pas de changement. Mais je ne vis pas au Liban. Lorsque l’on posait cette question à Maryline -Naaman- elle répondait que oui, ça avait changé. Je peux observer que cela dépend aussi des couches sociales. Dans la classe bourgeoise, évidemment qu’il y a eu des changements : les femmes travaillent et gagnent leur vie. Mais il suffit de sortir un peu de Beyrouth pour se rendre compte que rien n’a changé. La société patriarcale n’a pas évolué. A mon avis, c’est une tragédie aussi bien pour les femmes que pour les hommes. 

 

Pour finir, vous avez désormais écrit et réalisé plusieurs films qui avaient tous pour sujet votre rapport au Liban, est-ce toujours un thème qui vous inspire ? Avez-vous d’autres projets de films ou de documentaires sur le Liban ? 

Je travaille actuellement sur mon prochain film qui se tournera intégralement dans la ville de Tripoli au Liban et dans lequel je vais jouer le rôle principal. Ce sera un portrait d’homme. Le Liban est mon territoire mental, bien que cela fasse cinquante ans que je vis en France. Lorsque j’écris, que je rêve, c’est ici. Le passé prend toute la place, toujours, même dans le présent et même dans l’avenir. Par contre, le bonheur, c'est que faire du cinéma me permet de revenir et de vivre le présent du Liban. » 

 

Pour en savoir plus, cliquez ici
 

 

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