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« Au Liban, on a communautarisé l’État et on a étatisé les communautés ».

19/10/2023|Gisèle Kayata Eid

Joseph Maila en conférence sur la citoyenneté au lancement du diplôme universitaire à l’USJ : « Engagement civique et démarche citoyenne »

 

Une conférence qui vient bien à propos en ces jours troubles où le monde entier se divise sur la légitimité des offensives tant des Israéliens que du Hamas. Définir une citoyenneté au sens légal du terme pourrait peut-être réajuster le tir après dix jours de déluge de feu, de sang, de peur, de morts et autant de haine et d’interprétations contraires que suscite le tsunami guerrier qui embrase le Proche-Orient.

 

« Construire une citoyenneté libanaise », une des problématiques fondatrices de ce nouveau diplôme de l’USJ, rattaché aux deux facultés des Lettres et Sciences humaines et de Droit et Sciences politiques, dirigé par Roula Abi Habib Khoury, professeur de sociologie et directrice du CEMAM (Centre d’études pour le monde arabe moderne) qui a créé l’Académie de formation à la citoyenneté́ (AFC-USJ), en partenariat avec The Tamari Foundation, ALAM-Suisse et la Fondation Diane. 

 

« Tenter le défi malgré le désengagement civique au profit du sectarisme », comme l’a présenté le RP Salim Daccache, recteur de l’USJ, est-ce utopique au Liban ? 

 

Le professeur Joseph Maila s’est attelé avec sa rigueur scientifique habituelle et son expertise en sociologie politique à débroussailler le concept de citoyenneté et sa réalité au pays du cèdre, dans l’amphithéâtre du Campus de l’Innovation et du sport de l’USJ, devant le gratin des professeurs, intellectuels, hommes politiques, followers de ce philosophe, érudit, professeur de géopolitique et de relations internationales, pour ne citer que quelques-uns de ses titres.   

« La citoyenneté est une garantie. Pas de solidarité qui ne passe par l’engagement citoyen. Une priorité, un passage obligé dans un contexte de droit ». C’est en ces termes que le conférencier lance son exposé qui s’articulera autour de trois grandes idées : le concept de citoyenneté, les types de citoyenneté et ses piliers. 

 

I - La notion de citoyenneté. La Grèce antique déjà parlait de « la vie bonne, en commun, avec autrui, le vivre ensemble » qui dépasse tous les régimes politiques. Une communauté de personnes donc dans la même cité avec trois spécificités.

 

1 - L’appartenance à une communauté qui a une histoire, une culture, une communauté de destin. Il lui faut un horizon. Savoir quelle fonction apportons-nous à l’espace international ? Le Liban a besoin de réécrire son roman national, réinscrire sa destinée dans un ensemble moyen-oriental ou du moins levantin. À ce propos deux conceptions s’affrontent. Pour la conception allemande du début du 19ème siècle, elle se situe dans le partage des valeurs, une sorte d’héritage fixiste qui ne prévoit pas d’ouverture mais autorise l’exclusion et les réactions nationalistes. À cette conception rigide s’oppose celle qui considère que les nations se cherchent. Le monde bouge, on circule. Les identités sont changeantes, mais il faudrait avoir une base commune. Pour le conférencier, on doit s’accrocher à nos traditions spirituelles, communautaires. 

 

2 - La participation, l’engagement civique. C’est la citoyenneté active. On ne se contente pas de voter. On travaille pour la société. On s’exprime, on manifeste son opinion. Ce pourquoi dans les grandes dictatures, on s’attèle à couper en premier l’internet

À ce propos, M. Maila revient sur la « révolution » d’octobre 2019 qu’il reconnaît comme étant une révolution indépendamment de la suite qu’elle a connue. « Elle a revendiqué le dégagement de l’espace public pour se le réapproprier… La démocratie est la meilleure idée qui permet la participation active. C’est la « parrhésia » de Michel Foucault, la fonction qui incombe à l’homme politique le courage de dire la vérité et que seule la démocratie lui permet.

 

3 - La citoyenneté est une communauté dans un État de droit. Un État composé d’une seule nation, ou (souvent) de plusieurs, comme dans une fédération ou un pays multiculturel. 

(M. Maila au passage précise ici que le passage à la fédération ne confère pas le droit de faire ce que l’on veut alors et de donner des exemples sur les péréquations dans les fédérations où tous profitent de la richesse nationale, même ceux qui y participent moins.) 

Sans État, pas de droit, pas de passeport… on est apatride. Pour profiter de ses droits on a besoin d’un État pour les exercer…

La citoyenneté suppose une égalité dans la citoyenneté. Un axiome qui n’est pas nouveau. Depuis Napoléon et à sa suite la SDN (Société des Nations) de 30 membres, l’ONU (193 États aujourd’hui) les États reconnaissent que tous les citoyens sont égaux en droit et en dignité (comprendre le respect de la personne, de ses idées et opinions). Cette prémisse exige de mettre au même niveau tous ceux qui revendiquent la même citoyenneté. C’est-à-dire que tous doivent travailler sous le couvert de la Constitution. C’est ce qu’on appelle un État de droit. 

La démocratie, c’est l’agora, la participation à la même loi, mais aussi c’est le respect de la dignité : Tous les citoyens ont les mêmes honneurs sociaux… Ça fait partie de la civilité. Il y a la pudeur, cette vertu humaine attachée à la tempérance.c Je ne règle pas mes problèmes avec la violence, je me contiens.

À côté de la justice qui doit arbitrer les conflits, l’homme doit se limiter lui-même. Hobbes dira que les hommes ont besoin d’être limités, alors que Rousseau parlera de Contrat social. C’est l’origine du slogan « Égalité, Liberté, Fraternité » : créer cette communauté de frères. Paul Ricoeur irait plus loin : « On vit dans une société pour nous épanouir, c’est le bonheur, la garantie des droits, en paix avec les autres. La citoyenneté suppose une vie « bonne », avec et pour les autres au sein d’institutions justes, car sans justice pas de confiance.

 

II – La citoyenneté peut prendre trois formes : 

1 - La conception universaliste : tous les hommes naissent libres et égaux. Ils ont tous les mêmes droits. Point de vue qui est remis en question aujourd’hui. Une citoyenneté d’oblitération. 

2 – Celle des pays multiculturels et des sociétés d’émigration. Avec la mobilité accrue et les flux migratoires, on commence à admettre la spécificité de chaque citoyen et son désir de protéger sa langue, sa religion, etc. Ce sont les droits culturels des citoyens qui prennent en considération les racines (afro-américaine, latino, WASP (anglo-saxon, blanc et protestant), etc.). Ils peuvent avoir des droits spécifiques, une fois que les lois sont modulées. 

3 - Le troisième type de citoyenneté est… celui du Liban. Selon la constitution, il y aurait une panoplie de droits. Le seul État qui n’a pas de religion, mais qui n’est pas agnostique. Il accorde aux communautés des compétences spéciales. Situation qui remonte à l’Histoire du Liban et aux traditions qui ont précédé l’État. Mais malheureusement on n’a pas su ménager un espace à l’État. Même les accords de Taëf n’ont pas mentionné un mot sur la réforme de l’État mais se sont contentés sur la logique de distribution communautaire… Résultat : on a communautarisé l’État et on a étatisé les communautés. On oublie l’État et on se bagarre sur le système, comme par exemple, sur le remplacement du gouverneur de la Banque centrale, du directeur de la Sûreté générale. L’État n’a plus d’identité, ni de fonction. Il ne fait pas envie. Personne ne veut s’identifier au vide. Où est l’Etat ? Nulle part !

 

III – Les fondements culturels de la citoyenneté. Trois conditions :

1 - Extirper la violence : c’est le processus de la civilisation. Interdiction de tuer. Le Liban a besoin de savoir pourquoi on a fait une guerre pour que l’amnistie soit légale.

2 - Pas de citoyenneté sans redevabilité. Pas de citoyens sans justice sociale. Au Liban, l’État, présentement capturé, n’apporte rien. Trois points signeraient son retour : Pas de jugement sans juge, l’éducation à l’école, (les élèves apprennent des choses, mais vivent autre chose) 

3 - Une société civile qui s’investit, descend dans l’agora, prend la parole. La citoyenneté c’est la prise de parole. Il nous faut réagir. 

 

Le professeur Maila conclut sa conférence sur les perspectives de redressement de la situation au Liban. « Des États étrangers capturent l’État et les politiciens acceptent d’être capturés. On n’a pas la même narration politique. On se bagarre sur l’identité nationale. Le problème réside dans le clientélisme politique, la reconduite par ce clientélisme de dynasties parlementaires. Sans renouvellement des classes politiques, on aura toujours les mêmes procédés. En termes de sociologie politique on n’a pas accès directement à l’État, on doit passer par le zaïm et qu’on doit remercier par notre vote. Le clientélisme est la maladie politique du pays. » 

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