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‘Imane’, le roman de Lina Zakhour, entre illusions et désenchantements

07/12/2018|Bélinda Ibrahim

Chevillée par l’amour du pays et celui d’un homme, Imane est une héroïne contemporaine qui incarne, tour à tour, une femme et un pays, entre fusion et séparation. De surprises en déceptions, Imane est tantôt une entité réelle, réactive, rebelle, insoumise aux diktats, tantôt une idée, rêvée, fantasmée, avant d’être écartée. Lina Zakhour nous entraîne dans la vie tracée en pointillé d’un pays fait femme le temps d’un roman. D’espoirs en désespoirs, elle nous livre une autopsie sans concession rédigée par une plume élégante et fluide qui maîtrise le mot et l’émotion. Entretien. 


Imane ‘l’héroïne’ du roman forme un ‘personnage’ tantôt fusionnel, tantôt parallèle avec le Liban. Pourquoi ? 
Imane, c’est l’histoire d’hommes et de femmes, qui construisent chacun et chacune son identité et basent leur croyance, foi ou idéologie, sur un récit : politique, religieux… Ils structurent un réel et donnent ainsi sens au monde dans lequel ils vivent. 
Comme le Liban, Imane est une idée. 
Mais Imane c’est surtout une figure féminine libre de penser l’autre, son pays, et le monde. Elle dit le sens qu’il fait pour elle, quitte à se détacher des règles convenues… Et à mener sa trajectoire, à contre-courant, en parallèle ! Aucun réel ne s’imposera à elle, car, selon sa perception, le champ du possible est bien plus large. 

Entre amour et haine de son pays et parfois d’elle-même, comment s’en tire ‘Imane’ sur le plan affectif et au niveau de sa mère patrie, de moins en moins nourricière, de plus en plus meurtrière ?
Nulle place à la haine. Imane tangue entre amour- passion, et désamour – détachement indifférence. Elle aime un pays, un homme tels qu’elle les a compris, interprétés. Le jour où elle se rend à l’évidence qu’elle les a rêvés, Imane tombe en désamour. Elle se détache de cette histoire qui n’aura jamais existé en réalité. Imane n’est pas adepte de souffrance, et des relations qui ne feraient pas son bonheur. Par amour d’elle-même, justement, elle tente plutôt de comprendre pourquoi elle s’entête. La réponse est dans le prénom que porte Imane : si elle veut continuer d’y croire, c’est parce qu’elle veut permettre à ses idées de prendre forme, et à ses rêves d’un autre possible d’exister. Elle ira à contre-courant d’une voix de la raison qui lui soufflerait que le pays, le monde, les hommes et les femmes sont ainsi faits, et que l’on n’y changerait rien. Tant pis pour ceux qui ne partagent pas ses ambitions, elle continue sans eux, dans sa quête de bonheur qui n’est tributaire ni d’un pays ni d’un homme. Mais seulement d’être à l’écoute de ce qui fait sens pour soi. Incorrigible, Imane s’accrochera. 

En dépit de la note de l’auteure en début de page, on ressent fortement une trame amoureuse autobiographique. Est-ce que cet avertissement a été écrit par souci de protection - de soi, de l’autre- ou pour fondre l’histoire d’amour dans le pays natal ?
Imane est une femme libre. C’est aussi un roman très librement articulé sur le récit d’événements – politiques, sécuritaires… - bien vrais eux. Et dans la trame amoureuse, les personnages sont librement tissés avec des fils entremêlés empruntés à des personnages ayant existé, ou pas. C’est plusieurs vies et plusieurs personnages à la fois, certains vrais, certains ressemblants, et d’autres totalement inventés. Le couple, tissé librement avec des fils du réel et d’autres imaginaires, est une métaphore de ce qu’est le pays : cette histoire quasi impossible entre des humains de religions différentes, que l’on tente depuis l’indépendance de rendre possible. Et qui pourrait être si belle. 
Aussi, la note est pour préciser que bien que certains fils avec lesquels il est très librement tricoté soient réels, le canevas final que constitue Imane, n’est pas autobiographique, mais prototypique d’une certaine génération qui se fait une certaine idée de l’autre et de sa vie avec cet autre, dans son pays et dans le monde. Même si beaucoup croiront se reconnaître, Imane revendique une liberté d’exister, et de réinventer, réécrire l’histoire. À seul escient non seulement de fondre l’histoire d’amour dans le pays natal, mais d’entraîner même le reste du monde dans son sillage. 

Entre exils plus ou moins longs et retours tout aussi longs ou courts, où se situe aujourd’hui ‘Imane’? Toujours à cheval entre deux pays, encore écartelée entre deux vies ?
Il est normal de fuir un pays en guerre, mais ce livre a cette particularité de parler d’une relation sans issue, d’un désamour pour un pays en paix. Ce roman qui colle au réel va s’en détacher petit à petit en se rapprochant de l’absurde. Provoquant ces allers-retours. Entre amour et désamour. Car à l’absurde, nul n’est tenu. 
Imane en prenant ses distances avec le film des évènements qu’elle déroule, en se refaisant une virginité, en décidant que cette histoire n’est plus la sienne, renvoie à cette question que se pose tout Libanais : partir ou rester. Combien, sont écartelés entre deux choix de vies ? 
Par la rétrospective et la radioscopie sévère de la politique et de société, et par le sens de son prénom –foi en arabe-, Imane est un cri d’alarme. Elle voudrait réveiller les consciences endormies. Parce qu’elle a peur de se réveiller un beau matin, pour s’entendre avouer, à son tour, son désamour. Et, détachée, n’y croyant plus, tourner le dos. 

Quelle serait pour vous la définition d’une terre mère digne de ce nom ?
Une terre mère devrait aimer tous ses enfants malgré leur diversité de façon identique. La fratrie de citoyens devrait ressentir un même attachement charnel ainsi qu’une même appartenance idéologique à cette matrice originelle. Et revendiquer une ressemblance. C’est surtout une terre où les citoyens hommes et femmes, et encore plus les femmes, seraient protégés par un état de droit soucieux de leur bien-être. Où des hommes et des femmes ne se sentiraient jamais étrangers dans leur propre pays. 

Bélinda Ibrahim


‘Imane’, Lina Zakhour
Editions hémisphères

 

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