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Znoud el-sitt

31/12/2015|Nicole V.Hamouche

Pendant que des barbus s’entretuent, que les dirigeants du monde montent au créneau ou s’éternisent dans des analyses de bureau à des dizaines de milliers de kilomètres des sujets de l’analyse, des femmes - et pas forcément mères - au plus près du terrain, relèvent les manches de chemise, au sens propre comme au sens figuré du terme, pour accueillir ces sujets désorientés et leur insuffler un peu de ’’jeu’’ / ’’je’’. Elles sont nature, elles n’ont pas peur de dévoiler leurs bras, voire leurs triceps, fins mais fermes, que ce soit à Tripoli, en plein cœur de Jabal Mohsen et de Bab el-Tebbaneh ou dans les prisons masculines ou féminines, de Roumieh ou de Baabda ou encore dans l’hôpital psychiatrique de Fanar, où elles œuvrent et où elles sont estimées. Elles, ce sont Léa Baroudi et Zeina Daccache, qui ont toutes deux tenté, chacune à sa manière, de semer leur graine d’amour ; une graine de dialogue en usant du jeu et du théâtre, pour libérer la parole, les a priori et les enfermements qui tiennent les êtres à distance les uns des autres mais aussi à distance d’eux-mêmes. Léa Baroudi et Zeina Daccache sont venues abattre les barreaux de ces prisons ou du moins y créer des fentes à travers lesquelles peut passer un peu de lumière comme dans cette œuvre terrible et grandiose de Mona Hatoum, ‘Impénétrable’, qui trônait au cœur de l’exposition ‘Territoires d’affect’ - celle-ci aussi commandée par une Libanaise expatriée - manifeste d’une créativité qui s’abreuve à la source mère. 

S’il n’a pas été faste politiquement, le dernier trimestre de l’année l’a bien été socio-culturellement et par extension, d’une certaine manière politiquement en ce que ces initiatives affectent la vie de la cité : l’on y a vu ces jeunes femmes s’aventurer là où personne ne veut s’aventurer, sur les terrains minés de la haine, des conflits, des enjeux politiques : déchets, prisons, psy, ghettos… et communiquer. Pour démystifier des sujets tabous et montrer qu’il est possible de les adresser. Le documentaire de l’ONG March se termine sur l’image d’un des comédiens amateurs d’un bord, qui se rend avec sa femme à dîner chez un autre des comédiens venus de l’autre bord, et qu’il a connu dans le cadre de l’expérience ; frère ennemi à la base, devenu pote. Avec ‘From the Bottom of my Brain’, les patients de l’hôpital psychiatrique montent sur les planches du théâtre al-Madina, sortent et viennent au contact du public et relatent des conditions de vie quotidienne révoltantes et une cause oubliée. Ils ont bien retenu leur texte, malgré les médicaments qu’on leur administre dont ils se sont passés pour jouer ; ils jouent, chantent ou écrivent et font des rêves d’avenir. Par son travail qui combat la stigmatisation, redonnant de la dignité et de l’espoir aux laissés pour compte du système, la comédienne militante par l’intermédiaire de son ONG Catharsis, lève le voile sur des situations inhumaines et des lois obsolètes et sensibilise les magistrats et les parties prenantes, à des causes telles que celles des prisonniers, des employés de maison, des malades dits mentaux. Le projet récent de l’ONG financé par la Commission européenne s’attaque à ‘‘la nécessité d’améliorer la santé mentale dans les prisons et de redéfinir une législation adaptée aux prisonniers dit malades mentaux et aux prisonniers à vie’’.

Sortir des sentiers battus, de la pensée unique… ne peut que porter des fruits, pas pourris ; bienvenus en cette période de Noël, dont la signification profonde est le renouvellement possible de la relation et le don ; le changement dans le cœur des hommes. L'amour de Dieu ne stigmatise ni n'infantilise l'humain ; il lui demande de se tenir debout, vivant - y compris au travers des épreuves - tout le contraire de ce que font les sectes, aussi grandes ou aussi petites soient-elles, qu’elles se prétendent de Mahomet comme Daech actuellement, de Jésus ou de Vishnu. C’est ainsi qu’ils se tiennent pleinement vivants, debout, les apprentis comédiens de ‘From the Bottom of my Brain’. Ils dégagent paradoxalement une pulsion de vie et une volonté peut-être plus fortes que celles de ceux qui les incarcèrent, des familles qui ne veulent pas les reprendre - quand bien même la direction de l’hôpital leur a confirmé qu’ils doivent sortir - ou de ceux qui ne veulent ni voir, ni interroger un système. C’est bien au travers de la fêlure que pénètre la lumière, comme le chante Leonard Cohen, plutôt que dans le ciment de la bien-pensance. 

Il y a des Zeina Daccache en puissance dans tout le pays. Le plus affligeant est qu’ils/elles sont à la merci des bailleurs de fonds internationaux alors qu’elles s’attaquent à des problématiques de bien commun ; que si nous applaudissons leurs exploits un soir ou deux, elles, passent des mois pour pouvoir avancer car elles doivent souvent attendre une ambassade italienne, scandinave ou autre qui les soutienne pour pouvoir mettre en œuvre leur projet ; et à chaque nouveau projet, rebelote pour lever le financement. Ce faisant, elles ont inventé de nouveaux modus operandi, qui pourraient d’ailleurs inspirer des partenariats public-privé plutôt que de continuer à attendre un hypothétique aggiornamento du secteur public. 

Dans une initiative privée et bénévole, Shadia Khater adresse la crise des déchets proposant une collaboration à la municipalité de Beit el-Chaar où elle réside, n’hésitant pas à monter dans les camions-poubelles pour s’assurer du ramassage, du bon déroulement de l’opération ou pour accompagner les camions au poste de recyclage de la célèbre association Arcenciel à Taanayel. Tout comme une autre femme de cœur engagée, sœur Noha Daccache, œuvrant au sein d’un comité de religieux et de religieuses de toutes les confessions, en partenariat avec le Comité national du sida et l’association SIDC - également présidée par deux femmes -, a contribué à faire accepter la notion de ‘’miséricorde’’ concernant les malades, avec tout ce que cela amène comme changements possibles alors que quelques années auparavant le mot ‘’miséricorde’’ lui-même était imprononçable, selon la religieuse. Dans cette même idée de libérer les esprits pour semer la paix, sœur Noha a initié des formations de développement personnel qui font des adeptes de plus en plus nombreux. La religieuse dispense sa sagesse et son énergie en Syrie également en dépit du climat sécuritaire là-bas. Les acteurs/actrices du changement sont là.

A la même heure, des femmes, occidentales de surcroit, commencent à rejoindre les rangs de l’Etat islamique. Le recrutement des femmes rend l’organisation plus attractive y compris pour recruter des hommes ; même Daech l’a compris : en tant que génitrices et éducatrices, les femmes disposent d’une puissance d’orientation et d’inspiration insoupçonnée, car elles sont à l’origine… Ainsi, elles pourraient faire pencher la balance dans une direction ou dans l’autre, selon la graine qu’elles choisissent de planter. 


 

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