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Vénus Khoury Ghata, inlassable pèlerin des lettres… et de l’humain. ‘‘La littérature ne meurt jamais’’

17/03/2018|Nicole V.Hamouche

L’Agenda Culturel va à la rencontre de personnalités du monde culturel dont certains travaillent loin des projecteurs. Nous souhaitons rendre hommage à ces femmes et à ces hommes en témoignage de reconnaissance pour leur engagement dans la vie culturelle libanaise et pour leur contribution continue à son développement.

Elle est une très grande dame des lettres ; auréolée de nombreux prix - prix Goncourt de poésie, grand prix de poésie de l’Académie française, grand prix de poésie de la Société des Gens de Lettres, le prix Jules Supervielle, le National Book Award - et d’une œuvre qui a traversé les frontières : une quarantaine d’ouvrages entre romans et poésies, traduits en quinze langues.

Si cette auteure prolifique a élu domicile en France depuis plus de quarante ans, Le Liban ne l’a pas quitté ; il est au cœur de ses écrits, même quand il ne s’agit pas de lui directement… La sensibilité de l’écrivaine à des questions comme celles de la violence, de la condition de la femme, des migrants, de l’exil ; au spirituel, à l’humain vient sans doute de ses origines. Tout comme sa fibre de conteuse et sa poétique qui imprègne ses romans pour en faire des épopées. Et même si elle est contre les identités, qu’elle aime raconter l’autre et qu’elle se dit à la césure de deux langues - l’arabe et le français - elle est à sa manière, une ambassadrice des lettres de la terre mère et de l’Orient. Elle est à l’origine du prix Max-Jacob étranger et ne lésine pas à faire connaitre les auteurs libanais et arabes dans les cercles littéraires de l’Hexagone.

Nous nous sommes entretenus de lettres et de culture avec ce monument des lettres à l’heure où celles-ci sont de plus en plus remplacées par les onomatopées et émoticons technologiques. Vénus Khoury Ghata qui va sans cesse à la rencontre de ses lecteurs et notamment de ses jeunes lecteurs en France, et de par le monde et qui lit aussi nombre de ses contemporains car elle siège sur de nombreux jurys de prix littéraires, est peut-être la plus à même de raconter l’état des lettres et de la culture. En allant ici et là, en lisant celui-ci et celui-là, en touchant à tel sujet et à tel autre, une femme adultère en Orient, un médecin étranger dans les Abruzzes, un mannequin africain à Séville, etc ; en traitant des grandes thématiques existentielles, universelles, Venus Khoury Ghata montre bien que la culture permet d’abolir les frontières. La culture et la littérature permettent la rencontre, avec l’autre et peut-être avec soi. C’est là toute la différence entre la culture et la sous culture. Vénus Khoury n’a pas peur des mots ; encore heureux - ils sont son monde. Son franc-parler est libérateur.


Quelle est la place de la littérature dans le paysage culturel aujourd’hui ?
La littérature a été déclassée, elle est devenue le parent pauvre et secondaire de la culture. Par le passé, pour qu’un ouvrage représente un best-seller il fallait qu’il vende 150 000 exemplaires, aujourd’hui, il suffit de 30 000 exemplaires pour que ce soit considéré comme tel. Le livre n’est plus aussi important, plus aussi vendu. Les librairies ferment, et beaucoup de maisons d’édition vont vers les livres qui se vendent, le gros public, encore plus que le grand public. C’est dans cet esprit que s’inscrit l’émergence de romans féminins ; pour allécher le grand public. Des romans qui se disent érotiques ; mais il s’agit de livres de hard sex, de femmes qui racontent leur quotidien comme si le vagin était la femme. Les pays occidentaux ont donné le ton avec des livres du style 50 nuances de Grey ou les Christine Angot, etc. Le roman parisien se passe actuellement entre l’évier, le lit et le bistrot. Le sexe et le vagin sont le cœur battant du roman parisien. Au Liban il existe encore une certaine pudeur face à la littérature... En fait, actuellement, c’est la littérature traduite qu’on lit avec émerveillement.
La littérature devient commerciale. Les producteurs veulent plaire au gros public. Loi du marché oblige. C’est pareil au cinéma ; le public préfère Les Chtis à un Visconti par exemple.
La rentabilité est devenue le maitre mot ; les éditeurs donnent les livres aux commerciaux pour savoir s’ils publient 10 000 ou 50 000 exemplaires ; ce sont les commerciaux qui décident. Quand je rencontre les représentants des libraires ; je dois faire le pitch de mon livre d’une façon drôle ; pour que ca se vende. Même quand j’ai écrit ‘La femme qui ne savait pas garder les hommes’, un livre très personnel sur le deuil notamment, ou je me mets à nu, il a fallu que je raconte cette histoire de façon plutôt drôle pour que les commerciaux pensent que cela peut vendre.
La culture actuellement se réduit à la télé et aux shows; à des amuseurs publics, tout comme au théâtre et qui font croire que c’est du théâtre.

L’évolution de la langue, un signe des temps?
Le français est une langue qui a beaucoup bougé. C’est une langue orale qu’il faut maintenant faire pénétrer dans l’écrit. La langue française a enlevé les crinolines aux robes. Maintenant, il faut écrire une langue froide, nue, ‘jusqu'à l’os’ me disait un éditeur. Oui, ca dit un état d’esprit. Moi, je veux que la langue soit charnelle ; comment écrire sans métaphores, sans sentiments ? Pas de solennel non plus, pas d’emphase comme en arabe ; mais de la suggestion. Je rêve de faire pénétrer une langue dans une autre c’est à dire l’arabe dans le français - c’est surtout possible dans les dialogues - ca donne une saveur autre. 

La littérature a-t-elle un impact sur le réel ?
Pour ma part, la littérature m’a sauvée du désespoir. La littérature raconte le combat des êtres humains pour sortir de leurs conditions. Comme la belle jeune femme aux cheveux rouges d’argile dans  'L’adieu à la femme rouge' que l’Occident finira par écraser ou Noor dans ‘Sept pierres pour la femme adultère’ qui n’imagine même pas se soustraire à la lapidation ou encore le poète russe Ossip Mandelstam dans ‘Les derniers jours de Mandelstam’, déporté par Staline, qui se meurt dans un camp de transit près de Vladivostok… Un lecteur sensible ne peut pas ne pas être imprégné.
Dans une Maison de la Culture en région ou j’avais été rencontrer les lecteurs, des femmes voilées sont venues me raconter qu’elles auraient voulu secouer l’héroïne lapidée pour qu’elle se révolte. Sept ans après sa parution en français, ‘Sept pierres pour la femme adultère’ est paru récemment en un même mois en Turquie, en Angleterre, en Suède. La littérature ne meurt jamais. Un personnage qui a suscité l’émotion ne meurt jamais.

Que faire pour transmettre ce gout de la littérature, de la lecture, de la culture, au Liban ?
Ouvrir des maisons de la culture, des médiathèques. Les bibliothèques des écoles sont-elles assez fournies ? Il faut que les enfants y aient assez accès. La culture ne doit pas être payante. Il faudrait qu’ils commencent à lire à dix-douze ans, quatorze ans. Il faudrait des médiathèques dans chaque école. Même en Russie, en Ukraine, dans des villes lointaines où l’on m’avait invitée à rencontrer des lycéens, des enfants avaient lu mes livres et venaient me parler. Il faut que les écrivains aillent dans les écoles, aillent parler aux enfants, leur donner envie ; avant 16 ans. C’est là où on leur donne envie ; car à partir de 10-12 ans, ils sont plus malléables, plus sentimentaux, on peut leur parler, éveiller des sentiments. Trois fois par semaine en France, je vais dans les écoles. Au TNP - Théâtre National Populaire qui a pour mission de développer une politique de spectacles de qualité, accessibles au plus grand nombre - de Villeurbranne, 700 personnes étaient venues m’écouter à l’occasion d’une soirée poétique. Dans chaque village de France, les gens viennent m’écouter ; on me connait. J’ai été presque dans la moitié des villages de France. En France, les écrivains, la littérature, sont accessibles au grand public.
Au Liban, on ne m’a jamais invitée à venir parler de mes livres, de ma littérature, sauf quelques fois au Salon du Livre. Il y a quelques années, j’ai moi-même acheté et envoyé 125 livres dans mon pays, dans des écoles ; pas une lettre, pas une réaction, pas une invitation. Et pourtant… je suis la seule auteure vivante à avoir été publiée chez NRF Poésie ; aux cotés de Sylvia Plath, Emilie Dickinson… A ma demande, tous mes romans paraissent en Poche, avec un certain délai après leur publication. J’ai voulu qu’ils soient accessibles. La question n’est donc pas économique.

N’est-ce pas tout simplement parce que le culte des apparences le dispute ici à la culture ?
Les gens ont déplacé les critères de culture au Liban; ce n’est pas en parlant d’un bon livre ou d’un bon disque qu’on est admiré ; mais c’est ‘‘ah cette femme reçoit très bien; cette femme est très élégante’’. La culture est une escalade ; ‘‘celui qui a du mal à escalader la montagne passe sa vie dans les crevasses’’ dit un proverbe. Nous passons notre vie dans la plaine ou les crevasses.

La diaspora a-t-elle un rôle dans la diffusion de la culture ?
Je veux être utile au Liban, à la littérature arabe. C’est moi qui ai poussé pour la création d’un prix Max- Jacob Etranger; mon fils le sponsorise. Il a été décerné il y a quelques jours au poète syrien Salim Barakat. Je siège sur dix jurys de prix littéraires - romans et poésies - comme le prix des Cinq Continents de la Francophonie, et j’essaie de promouvoir les libanaises qui écrivent. En tant que membre du jury, nous pouvons suggérer des ouvrages. Nous assistons au Liban à une explosion de la littérature féminine ; de ces femmes qui restaient dans les abris, qui ne se battaient pas, qui se faisaient tuer quand elles allaient chercher de l’eau… J’aime les faire connaitre.
Ceci dit, les auteurs francophones libanais ne sont pas aussi bien accueillis que les francophones africains…

Est-ce la loi du marché, là aussi ? L’Afrique est bien plus vaste que le Liban
Peut- être… Oui, la rentabilité… Je ne sais pas pourquoi

 

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