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Sauver le palais Sursock

Patrimoine

INITIATIVE
14/01/2021|Nelly Helou

Choqué par la tragique explosion qui a dévasté la ville de Beyrouth le 4 août dernier, tuant et blessant tant de ses habitants et détruisant une partie de la capitale, un groupe de jeunes professionnels et amateurs d'art a décidé d'agir. Considérant que l’urgence matérielle et sanitaire était déjà prise en charge par de très nombreux acteurs, ce groupe a choisi de porter son action sur un aspect souvent éclipsé de la catastrophe, à savoir la préservation et la reconstruction du patrimoine culturel et artistique de Beyrouth pour le bénéfice des générations futures.  

Le Fonds RestARTBeirut pour la sauvegarde du patrimoine culturel et artistique de Beyrouth fut donc créé par un comité international de six membres, tous bénévoles, basés entre Paris, Luxembourg, Londres, Lausanne, Belgique et Beyrouth qui connaissent le Liban et y sont attachés. Leur projet pilote s’est porté sur la partie intérieure du Palais Sursock, dans le quartier d'Achrafieh, très gravement endommagé par l’explosion du 4 août 2020. Ses propriétaires Rodrigue et Mary Cochrane déterminés à le restaurer sont à la tête du comité exécutif du projet global.   

 

Le palais, domicile de la célèbre famille Sursock-Cochrane depuis 1850, est un vestige de l'âge d'or de Beyrouth qui mêle les styles européen et oriental de manière unique et abrite des peintures inestimables de Gentileschi, des tapisseries européennes du XVIIe siècle, des meubles orientaux et des céramiques. Redonner vie à ce lieu unique, joyau du patrimoine, permettra de faire revivre un peu l’âge d’or de Beyrouth et de le partager avec les habitants de la cité, du pays et les visiteurs de passage.  

 

Nous avons rencontré deux des membres fondateurs de RestArtBeirut et qui sont à la base de cette initiative, Joseph Hayek, Libanais et Marie Eve Didier, Française basée à Lausanne. La rencontre a eu lieu dans les jardins du palais Sursock devasté, où nous sommes accueillis par Rodrigue Cochrane qui nous a guidés pour la visite de son palais.

Joseph Hayek politologue de formation, a une vaste expérience en relations publiques et protocole, ainsi qu’en art et culture. Il est fondateur et président de la Lebanon Opera Society et membre de plusieurs associations philanthropiques et culturelles.  

 

Marie Eve Didier détentrice d’un doctorat en photonique est basée en Suisse et travaille dans le cadre de l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne. Je travaille, dit-elle, sur l’interface entre l’Art et la Science, ayant un double parcours entre physique et conservation du patrimoine culturel ». 

 

Quelle a été leur motivation pour créer ce Fonds ?    

Joseph Hayek : « Suite à l’explosion quasi atomique du 4 août au port de Beyrouth, une même idée nous est venue en premier, celle de créer un Fonds pour le Liban essentiellement centré sur la sauvegarde et la restauration des arts et des collections. Pour ma part cette initiative était motivée par mon amour indéfectible du Liban, ma passion pour la culture, l’art et le patrimoine culturel du pays, d’autant plus que la préservation de l’héritage culturel au Liban n’est pas assez prise en considération. Par l’intermédiaire de Mme Anne Marie Afeiche directrice du Musée National de Beyrouth, nous avons pu rencontrer la famille Cochrane déterminée à restaurer le palais et nous avons décidé que notre projet pilote serait la rénovation intérieure du Palais Sursock et de toutes les collections qu’il recèle.

 

Et vous Marie Eve qu’est-ce qui vous a motivée ?  

« Un amour personnel du Liban, que j’avais connu par Joseph grâce à nos multiples implications culturelles, et aux festivals de musique classique. Je suis profondément attachée au pays du Cèdre. Par ailleurs toutes les questions qui touchent à la sauvegarde, la préservation, la conservation et mise en valeur de l’héritage et du patrimoine artistique et culturel me tiennent particulièrement à cœur. Ceci de par mes convictions personnelles mais également dans mon métier car je travaille dans tout ce qui est conservation des œuvres d’art mais d’un point de vue scientifique. Ainsi, bien qu’étant physicienne de formation ma passion pour l’art s’est toujours manifestée autour de diverses activités artistiques. Pour cela, dès qu’il y a eu cette catastrophe au Liban, nous avons décidé au sein de mon milieu de travail, de mettre en avant notre action philanthropique, et notre expertise, car nous sommes aussi très impliqués dans tout ce qui est mécénat culturel »

 

Quel est le statut de ce Fonds ?

Joseph Hayek : « L’idée a germé fin septembre et le Fonds a été officiellement créé en décembre, suite à la signature avec la Fondation Roi Beaudoin de Belgique reconnue d’utilité publique. Créée en 1926 pour le 25e anniversaire du Règne du roi, cette fondation a pour objectifs prioritaires le développement et la coopération au niveau international, sur les plans humanitaires, de l’art, de la culture et du patrimoine. Nous sommes donc placéssous son égide ce qui donne à RestARTBeirut une crédibilité internationale, une transparence en ce qui concerne les fonds, et une assistance juridique légale. Par ailleurs, les donateurs européens, des deux Amériques et du Canada peuvent avoir une déduction fiscale sur les dons qu’ils feront à notre Fonds via la fondation du Roi Beaudoin ».  

« Nous sommes donc un Fonds basé en Europe pour le Liban mais pour l’heure nous n’avons pas de compte bancaire sur place vue la situation financière et économique du pays. On transfère l’argent directement à la personne qui a fait un travail donné, sur la base de la facture. RestARTBeirut a lancé sa première campagne de financement avant les fêtes de fin d’année afin de collecter des fonds pour les travaux les plus urgents.  

Rodrigue Cochrane affirme de son côté : « suite à cette explosion majeure qui a détruit le palais en grande partie, nous étions à la recherche de personnes comme Marie Eve et Joseph pour nous aider dans sa reconstruction. Effectivement c’est Anne Marie Afeiche qui nous a mis en contact. Leur initiative portant sur le contenu intérieur contribuera à faire revivre le palais. L’ensemble du projet prendra de quatre à cinq ans, et devra être divisé en plusieurs parties pour pouvoir avancer. Car j’imagine que certains donateurs seront intéressés par tel aspect ou tel autre de la reconstruction ».  

 

Quelles sont vos priorités et premières activités ?  

Marie Eve Didier : « Nous avons divisé nos priorités en différentes activités en fonction des urgences, et des besoins pour aller de l’avant au niveau de la qualification des interventions. Donc la première activité porte sur l’inventaire et l’évaluation des dommages de toutes les collections du palais. Cela nous permettra de savoir exactement quels sont les matériaux et les expertises demandés et si ces expertises n’existent pas au Liban, chercher de l’aide à l’international, parce que notre fonctionnement consiste à lier les compétences locales et internationales et engendrer des vecteurs sociaux et économiques pour Beyrouth. Beaucoup de choses ont déjà été faites sur les petits objets en porcelaine, par des volontaires sur place, il y a aussi le stuc, les boiseries, les archives etc. Une deuxième chose nous paraît indispensable, l’installation sur place d’un atelier de restauration et de conservation avec le matériel adéquat et spécifique dont le microscope pour le rentoilage et les déchirures des peintures, l’intervention directe sur l’immobilier, les tapisseries, les tapis, et des activités en parallèle. De nombreux partenariats à l’international sont entrain de se mettre en place entre l’Europe et le Liban, sur la gestion des archives, les bases de données, les inventaires »

Joseph Hayek de renchérir : « Le projet vise à renforcer le rôle que le patrimoine peut jouer dans le tissu socio-économique de la ville et du pays, en créant des emplois pour les artisans locaux, et faire revivre les techniques traditionnelles, impliquer les artistes libanais dans le processus, stimuler l’activité culturelle et contribuer à renforcer la réputation internationale de Beyrouth. Avec nos petits moyens nous voulons contribuer à faire face aux problèmes économiques en engageant des libanais pour de multiples tâches ». 

 

Quelles sont les difficultés majeures auxquelles vous faites face?

Mes deux interlocuteurs affirment : « il y a une multitude de problèmes à surmonter sur le plan opérationnel. Comment approcher une audience internationale, organiser les levées de fonds, chiffrer les dommages. Il s’agit de mettre en place des partenariats pour que tout soit fait correctement dans les standards internationaux et que la restauration soit accomplie en adéquation avec le désir de la famille Cochrane. Tout ceci prend beaucoup temps et l’on sent que le temps nous manque.

Marie Eve souligne : « Mais il faut savoir que chacune des personnes dans RestArtBeirut a une expertise un peu spécifique : dans le légal, la communication, l’événementiel, la finance, dans les relations publiques, comme si on créait une start up ou chacun apporte son savoir et son réseau. Notre but est de faire de cette initiative, un projet vecteur d’éducation avec une vision pérenne en amenant l’expertise qui manque, en créant des formations et des emplois pour une continuité dans le futur »  

 

C’est quand même un projet très ambitieux!

Mes deux interlocuteurs le confirment « oui, il l’est, et nous travaillons à très grande vitesse car nous savons que le projet est urgent et nous voulons voir le palais restauré et transformé en un superbe Musée le plus vite possible.  

Rodrigue Cochrane a le dernier mot : « Oui le projet est ambitieux il est à la taille des dommages subis par le palais ».

 

A savoir

www.restartbeirut.art

instagram: @restart.beirut

Facebook : RestART Beirut

 

 

 

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