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Les lumières du Liban de Claude Lemand

Art

RENCONTREART
13/09/2021|Zeina Saleh Kayali

Depuis qu’il a fait don, en octobre 2018, d’une importante collection d’œuvres d’artistes au musée de l’Institut du monde arabe à Paris, Claude Lemand n’a pas chômé. Rencontre avec un éternel jeune homme dont la faculté d’émerveillement face à l’art est restée intacte.

 

Pourquoi cette exposition ?

Lumières du Liban est un titre que j’ai en tête depuis des années. En mars 2019, pour conclure notre premier entretien, vous m’aviez posé la question : « Claude Lemand, que faut-il vous souhaiter ? » et j’avais répondu : « Vivre encore une dizaine d’années, en bonne santé et la tête claire, pour organiser à Paris « Lumières du Liban », exposition consacrée aux artistes libanais de notre donation et à d’autres artistes à venir. (…). Et enfin, mourir paisiblement la nuit dans un désert, allongé sur le sable près de ma femme, bercé par la voûte céleste illuminée de millions d’étoiles, merveilleuse expérience que j’ai eu la chance de vivre en 1980 au Soudan, près des pyramides de Méroé. »

 

Les artistes disent souvent que la lumière du Liban est exceptionnelle. Mais par « lumières » j’entends surtout les personnalités qui ont fait de Beyrouth et du Liban le pays-lumière de l’Orient, qui ont brillé à toutes les époques de son histoire tourmentée, même si au fil des décennies, et par la faute des clans dominants, - qui n’ont aucun sens de l’Etat ni du bien public ni du peuple libanais et qui ne défendent que leurs intérêts -, le Liban est plongé dans un chaos politique,économique, financier, social, sanitaire, alimentaire et même culturel. Mais le Liban reste un pays d’où jaillit la lumière, même du plus profond des ténèbres !

 

Shafic Abboud, L'Aube, 2003. Huile sur toile, 105 x 120 cm. Donation Claude et France Lemand. Musée de l'Institut du monde arabe, Paris.

En ce jour anniversaire des explosions funestes du 4 août 2020, qui ont détruit le port de Beyrouth et une partie de la ville, causé la mort de 216 innocents, blessé des milliers d’habitants et de travailleurs immigrés et plongé le pays dans l’horreur, le chaos, la pauvreté et la désespérance … Nous sommes en colère, nous sommes tristes, mais nous avons un devoir de mémoire, de vérité, de justice et de solidarité avec le peuple libanais et avec le monde des arts et de la culture de ce cher pays. 

 

Depuis un an, nous n’avons eu de cesse d’aider les artistes du Liban à transformer la tragédie en actions positives, à prendre des initiatives pour marquer notre solidarité et rendre hommage à Beyrouth, … pour démontrer combien ce petit pays est grand et qu’il a quelque chose de particulier à offrir au monde, malgré tous ses malheurs. Non, le Liban n’est pas que le Liban, il dépasse de loin ce petit pays et ce petit peuple et a des résonnances partout dans le monde.

 

Lumières du Liban nous permettra de témoigner de la face lumineuse d’un autre Liban, creuset de civilisations et de cultures disséminées à travers les cinq continents. Ce Liban, inventeur de la marine marchande et de l’alphabet, facteur de liens millénaires entre les peuples, créateur à la fin du dix-neuvième siècle de la Nahda laïque et anticléricale, cette renaissance de la langue, des lettres et de la pensée politique et sociale d’un nouveau Monde arabe moderne, libéré autant du joug des Ottomans que des croyances et des interdits de religions et de sociétés sclérosées et féodales. La Nahda libanaise était bien plus ambitieuse et révolutionnaire que sa soeur la Nahda d’Egypte, qui visait à réformer l’Islam traditionnel, sans jamais le remettre en question en tant que dogme, morale, culte et religion d’état.

 

Fille du Siècle des Lumières, cette Nahda libanaise était à l’écoute du monde oriental et occidental, ses auteurs étaient du Liban et des diasporas qui ont suivi les massacres de 1860, puis l’oppression ottomane et la grande famine de 1915-1917. L’une des œuvres à découvrir dans l’exposition vient en écho à ces « lumières » : Le Bouna (Le curé), livre d’artiste gravé par Shafic Abboud à Paris en 1953, alors qu’il était encore étudiant à l’École des beaux-arts. Le Bouna est un conte qui attaque au vitriol le régime féodal, religieux et civil, qui dominait la société libanaise traditionnelle. Le récit est truculent, à la manière et dans la langue des récits de sa grand-mère, la cheikha et conteuse du village, et des conteurs populaires ambulants, qui avaient un si grand succès auprès des enfants, qui se rassemblaient autour de leurs boîtes à images. Nous exposerons la boîte peinte que Shafic Abboud fabriqua en 1964 pour sa fille Christine, un modèle réduit de ce Sundûq al-Firjé, avec sa lampe magique, ses rouleaux de contes et d’images et qu’il appellera Cinéma Christine.

 

Monter cette exposition a été l’occasion d’enrichir le fonds libanais de votre donation…

Depuis notre donation en octobre 2018, nous nous sommes efforcés d’enrichir la collection de l’IMA à l’occasion de chacune des expositions du musée. Avant notre donation, la collection du Musée était de 47 œuvres d’artistes du Liban. Avec « Lumières du Liban », elle compte désormais 611 œuvres de 62 artistes : peintures, dessins, sculptures et objets, livres d’artiste, photographies et vidéos, lithographies et gravures, textiles, céramiques et installations. Voyez le chemin parcouru en moins de 3 ans !

 

Shafic Abboud, Confidences, 1981. Huile sur toile, 100 x 100 cm. Donation Claude et France Lemand. Musée de l'Institut du monde arabe, Paris.

Lumières du Liban est une exposition d’art moderne et contemporain du Liban transfrontière. Elle entend témoigner de la grande créativité de trois générations d’artistes du Liban et de ses diasporas de 1950 à 2021 et éclairer l’originalité, la richesse et l’universalité de leurs créations. A travers une sélection d’œuvres de la collection du Musée de l’Institut du Monde Arabe, elle s’efforcera de rendre compte de la complexité et de la richesse humaine, géographique, historique et culturelle du Liban et de mettre en valeur les formes, les personnalités et les prises de positions esthétiques les plus remarquables, avec une attention particulière au dialogue ininterrompu entre Beyrouth et Paris.

 

Certes, ce que nous faisons est une goutte d’eau fraîche sur le visage de ce pays meurtri, mais nous avons au moins la satisfaction d’avoir pu motiver et même enthousiasmer de nombreux artistes, de toutes générations. Je tiens à saluer leur créativité exceptionnelle, les remercier du fond du cœur pour leur générosité, comme celle des collectionneurs passionnés qui vont enrichir la collection d’art moderne et contemporain du musée de l’IMA et la rendre si unique parmi les institutions d’Europe, des Amériques et d’Extrême-Orient.

 

Quelle place avez-vous donnée à Shafic Abboud dans Lumières du Liban ?

J’avais souhaité dès le départ que Lumières du Liban soit associée, dans la scénographie comme dans la médiation, à Shafic Abboud et Fayrouz, deux personnalités libanaises des arts et de la culture qui illustrent à merveille et symbolisent ce Liban creuset de civilisations, qui rayonne en Orient comme en Occident. Je pensais que ces deux artistes donneraient à l’exposition son unité et sa richesse visuelle et sonore.

 

En effet, Shafic Abboud est l'un des trois artistes les plus importants de la collection d’art moderne et contemporain du musée. Nous montrerons huit de ses peintures. Shafic Abboud est le plus parisien des artistes arabes de sa génération et ma relation avec lui a été et demeure très forte : sa personne et sa peinture m’ont réconcilié avec le Liban que j’avais quitté dans la douleur le 4 janvier 1976 et il a su transfigurer dans la couleur et la lumière la joie et la peine, la vie et l’amour, mais aussi la guerre, la destruction et la mort même. Son œuvre m’enchante toujours, comme elle enchante tous les publics de tous les pays.

 

Feyrouz est la voix et le symbole parfait d’un Liban uni et fraternel, beau et digne, heureux et prospère, ouvert au monde et solidaire des autres peuples du Monde arabe auquel il appartient, dans la douleur comme dans l’espoir. Ses chansons pouvaient servir de fil conducteur. Dès l’entrée de l’exposition, les visiteurs auraient entendu la chanson poignante, amicale et engagée Lettre à Djamila Bouhired de 1959 (Fayrouz avait 24 ans !), en solidarité avec l’une des jeunes héroïnes de la guerre d'indépendance de l'Algérie. Cette chanson serait venue en écho à Saison II, la peinture de Shafic Abboud, exposée à la Première Biennale de Paris. A chaque étape du parcours, une chanson de Fayrouz aurait accompagné les visiteurs et, avant la fin de la visite, on aurait diffusé Min qalbi salâmun li Bayrût.

 

Mais après un échange avec l’architecte et scénographe Carl Gerges, avec les journalistes Gilles Khoury et Lyana Saleh et surtout avec Zeina Saleh Kayali, - musicologue et historienne des musiques orientales et occidentales savantes du Liban, - je me suis rangé à leur avis, pour proposer aux visiteurs un parcours sonore qui soit le reflet des trésors des compositeurs libanais, du pays et de la diaspora, en parallèle aux trésors des artistes de Lumières du Liban, de 2021 à 1951.

 

Shafic Abboud, Composition, 1962. Huile sur toile, 100 x 100 cm. Donation Claude et France Lemand. Musée de l'Institut du monde arabe, Paris.

Vous organisez en marge de l'exposition un cycle autour de la musique libanaise ? 

Justement, un parcours sonore, parallèle au parcours visuel, accompagnera les visiteurs du début à la fin de l’exposition. Dès l’entrée, les visiteurs entendront la chanson li Beyrouth de Feyrouz en descendant le grand escalier qui mène à l’Espace des donateurs. Ils entendront un florilège de musique savante libanaise dans les quatre salles de l’exposition (Wadia Sabra, Toufic Succar, Nassim Maalouf, Toufic El Bacha, Violaine Prince, Zad Moultaka, Gabriel Yared, Bechara El Khoury, etc.). La visite se terminera sur Sanarjaou yawman toujours de Feyrouz. L’idée est de montrer que les artistes et les créateurs du Liban ont toujours été là, quelle que soit la période de leur histoire chaotique, comme des lumières dans les ténèbres. Par ailleurs, les équipes de l’IMA ont élaboré toute une programmation d’activités culturelles, dont les « Dimanches du Liban » : conférences, concerts, visites guidées, ateliers pour les enfants et les familles, etc. 

 

Quel a été votre parcours musical personnel ? 

Tout au long de mon enfance au Liban, j’ai toujours aimé chanter des chansons traditionnelles. Etudiant, je me suis initiée à la musique classique, orientale et occidentale. La musique m’a accompagné dans mon exil, qu’elle soit classique, populaire ou religieuse. Comme galeriste de Shafic Abboud, dont les peintures et la personnalité m’ont réconcilié avec le Liban, je fredonnais les chansons de Fayrouz du début à la fin de chacun des accrochages que j’ai eu le bonheur de lui organiser.

 

En préparant cette exposition, quels ont été vos plus belles découvertes et vos plus grands plaisirs ?

Parmi ces découvertes, la plus récente ne concerne pas un jeune artiste mais un architecte, urbaniste et sculpteur né en 1976 et demeuré totalement dans l’ombre, Joseph El-Hourany. Vingt-cinq ans durant, il a refusé de montrer la moindre de ses sculptures. En avril dernier, le galeriste Saleh Barakat lui a organisé une première exposition-rétrospective et j’ai pu acquérir trois de ses œuvres.

L’un de mes grands plaisirs est encore et toujours de participer parfois à la création elle-même, même légèrement, comme cela se produit depuis quarante ans que je fréquente les artistes et comme cela s’est produit pour le tout récent travail de François Sargologo, Carbone 14. La Faille, une série de photographies prises de jour et de nuit, en été, sur les hauteurs du Mont Liban.

Et quelle fierté j’ai ressentie, faisant l’inventaire de nos acquisitions, en constatant que les femmes y occupaient une place croissante : le tiers des artistes du Liban de la première génération, 40% de ceux de la génération suivante et la moitié de ceux qui sont nés à partir de 1970 sont des femmes. Dans Lumières du Liban, elles sont nombreuses et remarquables !

 

 

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