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Coup de projecteur sur Elie Bekhazi

Photographie

Interlude PhotoRENCONTRE
25/11/2021|Emma Moschkowitz

Précoce de la photographie, Elie Bekhazi a choisi la publicité comme médium d’expression visuelle. Pour l’Interlude Photo de l’Agenda Culturel, nous avons discuté des métamorphoses du secteur, des évolutions des comportements et des transformations du Monde. 

Racontez-nous votre parcours. 

J’ai commencé la photographie à 5 ans. Mon père était architecte mais passionné de photographie et il avait un laboratoire. C’est lui qui a mis entre mes mains mon premier appareil, un Kodak qui donnait des formats carrés. Pour un enfant, cela relevait de la magie. Je prenais des photos et mon père m’aidait, me corrigeait. Entre mes 16 et mes 18 ans, je faisais des photos de rallyes de course avec mon ami Patrick Baz que nous revendions pour nous faire de l’argent de poche. 

Quand la guerre a commencé, j’ai fait des photos des événements. Mais très vite, j’ai déchanté, je n’aimais pas faire de la photographie de guerre, et même quand je m’y suis essayé, je penchais toujours vers de la photographie sociale, humaine, je m’intéressais à la façon de vivre des gens pendant cette période si compliquée. 

Finalement, je suis entré à la faculté, où j’ai rencontré un photographe publicitaire qui m’a pris sous sa tutelle. J’ai mordu. J’ai eu envie de faire ça de ma vie, de la photographie commerciale. 

J’ai longtemps été considéré comme photographe culinaire, parce que je faisais des photos pour des magazines culinaires et celles-ci étaient signées, contrairement aux photos publicitaires que je pouvais prendre pour des entreprises mais qui restaient anonymes. Je fais aussi des photographies d’architecture, des portraits. Je suis un peu le médecin généraliste de la photographie. 

J’enseigne aussi à l’ALBA depuis 26 ans, et à l’Université Pour Tous, affiliée à l’USJ. 

Depuis 2018, vous ne publiez de photos sur Instagram qu’en noir et blanc. D’où vient cette envie ? Que dit-elle? 

Je viens de la vieille école, on développait nos photos seulement en noir et blanc. Alors, quand je suis passé au digital, j’ai retrouvé dans le noir et blanc l’âme de la photographie argentique. Le noir et blanc se concentre autour de l’essentiel. La couleur n’est plus un critère de beauté. Il ne reste à la photo que ce qui se passe, ce qui attire le regard, les personnages, les situations, les textures. 

Sur mon Instagram, je poste un travail très personnel. Je fais des photos de la rue, c’est ma thérapie, face aux crises. Je suis très étonné, positivement, des retours que j’ai: on me dit que mes photos sont touchantes, pas juste par leur plasticité, pas juste par leur esthétique, mais par l’émotion qui en ressort. 

A contrario de la tendance générale qui veut que l’on ne montre sur les réseaux sociaux que ce qui est beau, ce qui est faste, je préfère montrer aussi la misère, et parfois des images très dures, d’un quotidien que les gens de “la crème de la crème” ne connaissent pas. 

Avec les différentes crises qui sont survenues dans le pays, le Liban est devenu comme une “île isolée”. Mais j’ai besoin de montrer mon travail. Instagram, c’est ma façon de communiquer avec les gens, et d’être témoin de ce qu’il se passe. Mon but, toutefois, n’est pas de faire du reportage. Je documente, pour moi, pas dans un but lucratif. Et cette envie, elle est née de la Révolution: j’ai voulu documenter pour la postérité, pour ne pas retomber dans nos travers. Je n’ai pas fait de photo où l’on voit des gens se battre ou des blessés, j’ai préféré capturer l’atmosphère, le mouvement des peuples, une certaine idéologie du changement. Je suis profondément touché par l’humain. Je trouve que, ces temps-ci, les gens manquent d’humanité, de sensibilité; c’est peut être un mécanisme de défense, et tant mieux pour eux car ils se protègent, mais moi je n’arrive pas à ne pas être touché. Je suis sensible à ce qu’il se passe, au vécu. 

Que peut-on dire de l’état de la photographie comme art aujourd’hui dans le monde? Et au Liban?

Aujourd’hui, quiconque a un smartphone peut devenir photographe. C’est déconcertant pour les photographes comme moi, qui viennent de l’ancienne école, car fut une époque où l’on était considéré presque comme des magiciens. Les smartphones et leurs logiciels évoluent de façon à ce que même quelqu’un qui ne sait pas prendre une photo peut réaliser une photo correcte, chose qui avant relevait de l’exploit. Notre façon de travailler a donc drastiquement changé. Les façons de communiquer aussi. Et le regard des gens sur l’image également s’est transformé. 

Avec les nouvelles technologies, on a de moins en moins de marge de manœuvre, en tant que photographe commercial, face aux demandes des clients qui peuvent réaliser des collages de ce qu’ils entendent précisément pour leur prochaine campagne de publicité. 

 

La photographie au Liban est un art encore très controversé. On ne peut pas dire que l’on soit au niveau de l’Europe, où la photographie est considérée comme un art aussi important que la peinture. Les Libanais sont encore très peu à investir dans un tirage photo. 

Au Liban, on vit dans l’anormalité de plein de choses classiques, des challenges auxquels on ne penserait jamais ailleurs. Je crois que ce que nous vivons va prendre beaucoup de temps pour s‘améliorer, mais c’est un pays qui a vécu beaucoup de choses et qui n’a jamais disparu. Ne plus avoir espoir, c’est déjà être “mort-vivant”. Malheureusement, énormément de gens désespèrent. 

 

Lire aussi L’ART DU REGARD À LA BEIRUT PHOTO WEEK

 

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