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Confessions en temps de Corona – Spécial diaspora : Gisèle Kayata Eid

Confessions

RENCONTRE
24/03/2020

Dans ces moments inédits de confinement mondial, l’Agenda Culturel va à la rencontre d’artistes et d’acteurs culturels de la diaspora pour écouter leur ressenti en ces temps de Corona

Gisèle Kayata Eid 

Journaliste, auteure et chargée de cours. Elle partage sa vie entre Montréal et Beyrouth. 

De Montréal

 

Pensez-vous que cette situation va amener à un changement ? et si oui, comment ?

Je pense et je l’espère surtout. Je crois que, pour la première fois, une sorte de tsunami violent a frappé autant les pauvres que les riches. Nous sommes tous égaux devant ce virus. Nos joujoux et nos maisons pour lesquelles nous consacrons notre vie et notre énergie se sont avérés être notre propre prison. Nous avons tous peur d’avoir faim, de ne pas avoir assez de médicaments, de mourir comme des rats dans les rues. Nous sommes en communion, non plus de pensées, concept creux et intellectuel, mais en fait, dans notre chair, nous partageons pour une fois l’insécurité de ceux qui manquent de tout (et encore !) et pour qui la vie n’est que souffrance. Nous avons peur et pour une fois les mauvaises nouvelles de la planète nous concernent directement.

Avec cette pandémie nous retrouverons peut-être notre part d’humanité. Mais il faudra pour cela qu’on morde le collier jusqu’au bout. Autant nous, comme individus (qu’on réfléchisse à nos priorités -bien claires en ces temps de crise-, à ce qu’on met effectivement en œuvre pour les satisfaire, à notre engagement envers la nature, etc.), qu’au niveau des autorités et des décideurs. J’espère que cette pandémie leur fera réaliser qu’il est temps de remettre l’être humain au centre de leurs préoccupations et non plus la prospérité, la croissance, le bénéfice, la productivité… Tous ces maux qui font fi des peuples qu’on exploite, qu’on chasse de chez eux, qu’on réduit à la pauvreté pour du pétrole, du pouvoir, des minerais… dans une compétition féroce qui a détraqué toute la Terre et nous avec. 

J’espère que cette catastrophe planétaire va nous faire revenir à la simplicité, la frugalité, le voisinage, la localité… et qui sont suffisants pour nous rendre heureux. Je le souhaite d’autant plus fort que depuis quatre ans déjà je suis très concernée par ces problèmes. Mes chroniques hebdomadaires dans l’Agenda culturel, puis mon livre Consommation Inc., paru en 2018, expriment bien ce souci de la perte des valeurs, de la mondialisation sauvage, des crimes envers l’environnement, etc. Il est grand temps que le monde bouge dans le bon sens. Est-ce que Covid 19 va réussir non seulement à nous réveiller, mais à opérer des changements structurels ? L’après-Corona nous le dira.

 

De quoi est fait votre quotidien en temps de confinement ?

De petites choses. D’une routine qu’on installe et qui nous sécurise d’une certaine façon : La lecture des journaux, la cuisine, un rendez-vous avec le point de presse du gouvernement, une télé-série, une marche dehors, un peu de gym, le bulletin du soir, beaucoup d’écriture et l’indispensable WhatsApp avec les enfants, la famille, les amis…

 

Des petits bonheurs simples d’une vie active, qu’est-ce qui vous manque le plus ?

De ne pas passer du temps avec mes petits-enfants et les serrer dans mes bras. L’autre jour, ma fille a promené ses deux petits du côté de chez nous. L’aîné, de trois ans, a compris qu’il fallait rester loin les uns des autres, « à cause du virus Téta». Son regard dubitatif, de loin, s’est planté en moi. Je me suis sentie dans un film de science-fiction. J’ai ressenti une grande douleur, métaphysique je dirai. 

Il y a aussi le fait de ne pas pouvoir planifier de quoi demain sera fait. De sentir que mes journées ne vont nulle part. Je vis comme en apnée. Me manque l’idée de rêver au moment où je vais revoir le Liban, ma famille, mes amis, la plage, la montagne… 

Me manque aussi cette joie de vivre et l’insouciance, la frivolité, même dans les moments difficiles : une bière partagée, le dernier film au ciné, un reportage sur une exposition au musée, les fringues en soldes… 

Me manque la vie urbaine derrière ma fenêtre. Avec les jours qui passent, le calme de la ville a quelque chose de sinistre. 

 

Qu’est-ce qui ne vous manque pas ?

En réalité, le confinement à la maison n’est pas nouveau pour moi. Au Canada, je me suis souvent confinée volontairement. Quand le mercure tombe plus bas que -10 ou que le gel transforme les rues et trottoirs en patinoire, quand il pleut sans arrêt… Souvent je reste des jours sans sortir de chez moi. Je profite alors pour écrire. C’est un peu pareil maintenant. Sauf, et grosse différence, que c’est pour une durée indéterminée. J’essaye de ne pas trop penser à ça. Un jour à la fois. Nous avons vécu au Liban des jours, des mois, enfermés dans des sous-sols, sans électricité, sans eau, avec la peur au ventre, terrés dans des abris que nous savions me jamais être sûrs complètement… Et nous nous en sommes sortis. J’espère que nous serons cette fois-ci encore épargnés. Déjà au Canada ils parlent d’un nouveau médicament approuvé pour être testé… J’ai confiance. 

 

 

Pour tromper l’ennui que suggérez-vous à nos lecteurs comme :

LIVRE : La fnac a mis une sélection de 500 livres gratuits : https://livre.fnac.com/n309183/Tous-les-Ebooks-gratuits. On y trouve entre autres mon dernier essai qui est vraiment d’actualité « Consommation Inc. » aux éditions Fides. Il explique simplement, et avec de petites histoires vraies, pourquoi le monde va (allait ?) mal. 

Je conseille aussi« Au-revoir là-haut » de Pierre Lemaître, aux éditions Albin Michel. Prix Goncourt 2013. Roman époustouflant. Il existe aussi en film (réalisé par Albert Dupontel, 2017), tout aussi brillant. 

 

LES TELE-SERIES LIBANAISES (nous pouvons avoir accès de Montréal aux télévisions libanaises, ou bien sûr les visionner en streaming) qui abordent des sujets bien de chez nous. Certaines sont vraiment bien faites, avec tous les ingrédients : fresques sociales, études de mœurs, romances légères… Évasion garantie.

LA MUSIQUE : celle de la radio, sans commentaire, sans info. Une bouffée « de l’extérieur » ! Elle n’exige même pas de choisir ce qu’on voudrait entendre. Et pour doubler le plaisir, on peut aussi danser, seul dans sa chambre, son salon, sa cuisine. 

UNE APPLI : celle qui aide vraiment à déconnecter, surtout avant de dormir : « Flow ». Des tubes de couleur qu’il faut relier ensemble dans un carré. Les exercices peuvent être très difficiles.  Il y a aussi bien sûr « les 7 petits mots ».

 

La marche est un autre moment fort de déconnexion avec la dure réalité. C’est l’occasion pour moi de prier, de rendre grâce pour tout ce que je ressens, vois, entends et respire autour de moi.  Si on pense à toutes les choses qui témoignent de la générosité de la vie, malgré tout, la prière peut être longue. 

 

Un mot d’encouragement

À part penser à la Chine, à Hong Kong qui s’en sont sortis, ce confinement est une occasion unique de faire un retour sur soi. Nous les Orientaux, nous vivons comme au balcon de nous-mêmes. Nous avons de très rares occasions d’intériorité. C’est peut-être le moment d’être enfin avec nous-mêmes. Nous n’avons ni le loisir de rencontrer les autres, ni de se présenter aux autres, ni de devoir faire quelque chose en fonction des autres. Notre seule préoccupation c’est de nous garder en santé… et de se connecter à nous-mêmes. De faire une pause pour, je l’espère, rebondir avec de nouvelles dimensions que nous aurons découvertes en nous. 

 

Vos projets :

Je profite pour terminer un roman inspiré de l’histoire de personnes vulnérables au Liban. 

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