Jeudi 28 aout, Metro Al Madina a accueilli “Octopus” pour une soirée jazz vibrante. Bien que son nom évoque une créature à huit tentacules, la pieuvre s’est révélée plus vaste: dix musiciens se sont unis cette fois-ci pour offrir une marée sonore irrésistible. Né d’un trio intime, l’ensemble s’est métamorphosé au fil des années en une créature musicale connue par son énergie scénique, ses improvisations électrisantes et un répertoire mêlant compositions originales et arrangements singuliers de standards du jazz.
Thomas Hornig (Alto Saxophone), Nidal Abou Samra et Joe Khoury (Tenor Saxophones), Nino Ghannam (Guitare), Charbel Sawma (Basse électrique), Makram Aboul Hosn (Contrebasse), Fouad Afra et Abdo Sawma (Batteries), Christelle Njeim (Vibraphone) et Rami Abi Khalil (Claviers) composent l’écosystème vivant de l’ensemble Octopus.
J’assiste régulièrement aux soirées jazz, et cette fois-ci, ce qui m’a particulièrement marquée, c’est la diversité du public: de nouveaux visages, des jeunes et différentes générations, qui apportaient chacun leur énergie et leur curiosité à la salle. Cette vitalité reflète le renouveau de la scène jazz au Liban.
Une ouverture en souffle marin
La soirée s’est ouverte sur “Birds Migrate Passionately With The Wind” de Nidal Abou Samra. Dès les premières notes, on est au bord de la mer : le va-et-vient des vagues, la brise salée, le cri des oiseaux portés par le vent. Une respiration sonore qui nous installe dans un voyage marin.
Marée montante : la vague groovy de Betcha Sting
Puis le groupe s’est laissé porter par “Betcha Sting”, une réinterprétation de “Beshma Swing” de Thelonious Monk par Makram Aboul Hosn, contrebassiste et leader de l’ensemble. Fun, groovy, le morceau emplit la salle comme une marée montante joyeuse. L’énergie circule, chaque instrument vient s’ajouter comme une vague qui recouvre la précédente, créant un flux dansant et contagieux.
Marée basse : Naima et l’introspection
Ici, la marée s’apaise, se retire doucement, laissant place à une plage nue et silencieuse. John Coltrane écrivait “Naima” comme une déclaration d’amour intime et spirituelle. L’interprétation d’Octopus a respecté cette essence en mettant en valeur l’harmonie complexe de Coltrane tout en offrant une lecture personnelle et méditative. La salle entière retient son souffle, suspendue entre l’intime et l’universel.
Un rivage aux couleurs arabes : Street Window
Au cœur de la mer sonore, “Street Window” de Aboul Hosn déploie un solo de contrebasse qui s’ouvre comme une fenêtre sur un rivage arabe lointain, apportant une subtile coloration régionale au sein d’un contexte jazz contemporain. Sur YouTube, “Street Window” a déjà dépassé 1,8 million de vues, mais le vivre en direct, au cœur de cette houle musicale, lui donne une dimension nouvelle.
Le sommet de la vague : Three Four Five
L’un des moments culminants de la soirée fut le solo de Charbel Sawma sur “Three Four Five” de Makram. Véritable marée haute, il s’est imposé comme le climax de la nuit, un déferlement d’énergie et de virtuosité. Le public emporté par la puissance de ce passage, a laissé les notes s’échouer sur lui comme des vagues incandescentes
Coquillages et mondes intérieurs
Les solos des musiciens étaient autant de plongées dans des univers intimes. Chaque interprète, à travers son instrument, semblait livrer un fragment de son monde intérieur mais toujours en harmonie avec l’ensemble, comme des coquillages alignés sur la plage. Quand il y a un grand nombre de musiciens sur scène, il est difficile que chacun prenne sa place avec justesse, mais ici, l’équilibre était parfait : professionnalisme, respect et maîtrise permettaient à tous de maintenir l’harmonie, même lorsqu’un musicien brillait sous les projecteurs. Parmi eux, on retiendra les éclats lumineux d’Abdo Sawma et la poésie sonore de Christelle Njeim. Christelle, unique femme du groupe, résonnait comme les galets que le ressac fait tinter doucement, créant une texture sonore cristalline et mouvante, oscillant entre puissance et délicatesse.
Un hommage au rivage : Keefak enta
Avant de refermer le rideau, Octopus a accueilli Marie Bou Khaled pour les trois derniers morceaux de la soirée, dont un hommage à Ziad Rahbani avec une réinterprétation de “Keefak enta”. Makram a évoqué le cliché des hommages posthumes, mais a rappelé qu’il était impossible de ne pas honorer une figure qui a tant marqué la scène jazz au Liban. Ici, la marée prenait une dimension mémorielle: un retour au rivage, un rappel de ce que nous devons aux vagues passées pour mieux accueillir celles à venir.
Flux et reflux : entre compositions et arrangements
Octopus navigue avec maîtrise entre compositions originales et réinterprétations de figures incontournables du jazz. Comme la mer qui oscille, l’ensemble joue sur tensions et détentes : motifs mélodiques qui se superposent, se répondent et se retirent, laissant place à des plages de délicates improvisations. Chaque musicien contribue à ce flux collectif, où l’identité du groupe se déploie tout en respectant la couleur de chaque pièce, alternant intime et universel, connu et inattendu..
Il y a un an, je les avais vu jouer sous les attaques, sept musiciens alors que le peuple combattait sur le champ de bataille. Je les regardais, défiant le chaos à leur manière avec leur art. Aujourd’hui, dix artistes continuent de faire de l’art un refuge, un souffle face au monde… une résistance vibrante, une vague qui ne cesse de revenir pour bouleverser le rivage.