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Aida Sabra : Bons baisers de Montpellier

10/06/2024|Gisèle Kayata Eid, Montréal

Elle était due pour être la star de Wajdi Mouawad dans son propre pays. Et pas une seule fois, mais deux. C’est toutefois à l’étranger qu’on applaudit ses talents et qu’on ovationne son jeu d’actrice chevronnée.  

 

Dans le rôle de « Mère » dans la pièce éponyme, elle tient la scène pratiquement tout le long. Elle joue la femme apeurée, traumatisée, névrosée, toujours sur le qui-vive, celle de la génitrice du jeune Wajdi exilé à Paris avec sa famille durant la guerre, sans son père resté au Liban.

Dans la pièce : « Journée de noces chez les Cro-Magnons », Aïda Sabra campe aussi le rôle de cette femme qui veut marier sa fille dans un pays où tout flambe et où rien ne tient. Les deux pièces étaient à l’affiche à Beyrouth, prévues pour mai 2024, la première au Théâtre Monnot, la deuxième au Théâtre Tournesol. Mais… on connait la suite, du moins les conséquences de ce qui s’est passé : Wajdi Mouawad a été déclaré persona non grata… encore une fois.

 

J’avais rencontré sa vedette fétiche, Aïda Sabra à Montréal pour une « jasette » à cœur ouvert, suite au grand succès de « Mère ». Une entrevue entre deux salves de tournées. Ses propos résonnent aujourd’hui comme prémonitoires.  À la question de savoir pourquoi elle avait quitté le Liban en 2020 pour s’installer à nouveau au Canada, où sont établis ses deux fils, elle eut cette réponse qui s’est bien avérée ce printemps 2024 : « pour des raisons financières, mais surtout parce que le milieu du théâtre est pourri. Je suis fatiguée de lutter contre des moulins à vent. »

 

Petit flash-back pour rappel. C’est Aïda Sabra, professeur d’art dramatique au département des arts scéniques de l’Université Libanaise, qui a entraîné, en 2004 et 2005, les candidats de Star Academy avec une formule personnelle : cumuler dans son apprentissage le mime et l’interprétation à l’expression corporelle. « Il faut que l’acteur parle, touche, communique avec son spectateur, il ne s’agit pas de réciter un rôle, mais de convaincre, de séduire. »

 

Artiste rompue à l’art scénique, elle écrit aussi ses propres pièces pour porter haut la voix du peuple « que personne n’écoute.  Il faut que l’art serve à quelque chose. Faire passer un message. Un peu à la manière de Chouchou, ce grand acteur qui improvisait tous les soirs une pièce traitant des problèmes récurrents des gens : politiques, économiques, sociaux, etc. »

 

C’est bien elle, cette Libanaise avec son sempiternel pardessus qui, à travers de petites capsules mi comique, mi sarcastique, se plaint, à Montréal, de trop de verdure, du calme « ennuyant », des gens trop tranquilles…  « J’avais compris vers 2016-2017 que je devais rejoindre mon public avec une nouvelle forme d’expression. J’ai repris alors le rôle que j’avais joué dans un sitcom à grand succès à la TV Future, dans les années 95-96.  Avec un de mes étudiants, Ali Majed, comme réalisateur, nous avons enregistré 56 capsules qui ont totalisé trois à quatre millions de vue sur Facebook, puis près un million et demi de vues sur YouTube.  Au début, j’ai gardé le rythme d’une par semaine, pendant tout un été. Mais c’était trop fatiguant, seule. Il faut connaître et suivre les codes, heure et rythme de publication, savoir diriger la page, en commenter d’autres, établir des connexions. C’était trop demandant et cela me coûtait cher. Facebook (où j’avais 131 000 followers) commençait à me charger pour booster mes posts. J’ai donc arrêté, début 2018.  Je finançais aussi toutes mes pièces de théâtre. »

 

De cet environnement toxique du monde du théâtre libanais, elle dira : « Je ne saurai jamais assez décrire l’ambiance pourrie, malsaine, corrompue de la communauté artistique qui sévit sur les planches. Ce n’est pas du tout le cas au cinéma où tous les acteurs de l’industrie cinématographique s’entendent et font du bon travail ensemble. Au théâtre, et dans les télés séries, les cliques règnent. Les mécènes, banques, assurances ou autres octroient des subventions à tel ou tel, sans aucun critère. Ils reconnaissaient mes talents mais ne m’accordaient aucune aide.  Je n’ai jamais compris pourquoiCe que j’ai enduré au Liban est indescriptible. J’ai rencontré énormément d’embûches. Si ce n’était de la passion, j’aurais arrêté depuis longtemps. Le domaine n’est pas facile du tout, mais je n’ai jamais permis à quiconque de me casser les ailes. »

 

La compétition était-elle si féroce ? « Pas vraiment. C’est surtout qu’on ne s’aime pas. Chaque boîte de production a son propre clan, on y retrouve les mêmes visages. Des actrices qui rentrent par intérêt dans la profession et usurpent les places d’étudiants talentueux. Des acteurs qui vont à la pêche aux compliments alors qu’entre temps, ils te préparent un sale coup. Les coups bas font légion. L’hypocrisie règne. Il faut toujours faire plaisir, caresser dans le sens du poil.  Dans les coulisses c’est une sale ambiance. Rien à comparer avec le Canada où le respect et la considération sont la norme entre les gens du métier. J’avais dénoncé ces agissements auprès du syndicat des artistes.  C’est pour ça qu’on m’évite. Parce que je dis les choses comme elles sont. »

 

Et c’est probablement pour cette authenticité qui la caractérise qu’elle a été choisie par Wajdi Mouawad. « Quand j’ai une cause qui me tient à cœur, oui, je la porte. Je ne fais pas de concession. Je reste naturelle. »  

 

Naturelle et surtout une actrice de talent qui a étudié dans son enfance le ballet, a fait l’école des beaux-arts, s’est spécialisée en atelier de mimes corporels avec Etienne Decroux, lui-même élève de Marcel Marceau. Une professionnelle qui mixe caricature, gestuelle et burlesque. Qui enseigne à ses étudiants l’art de l’interprétation « On doit sortir de cette attitude figée du chanteur, micro à la main ». Une femme qui malgré son parcours impressionnant demeure simple : « Je vais en bus, en service. Je suis restée la même, citoyenne avant d’être actrice ». Une auteure profonde qui descend dans la rue, observe, relève, note, demeure attentive aux intérêts des gens, à leurs propos… Une personnalité confiante et sûre d’elle-même, qui s’acclimate au milieu d’accueil (elle a joué en 2021, avec une troupe québécoise avec la troupe Talisman), qui ne s’inquiète pas de l’avenir car mijote toujours un projet qui lui trotte en tête (« je compile des idées, des événements qui m’arrivent et concocte quelque chose entre storytelling et standing up »)… 

 

Une étoile qui brille dans le firmament artistique international. Elle vient de recevoir, fin mai, le prix de la meilleure actrice au Festival canadien du film indépendant (organisé par un libano-canadien, Gauthier Raad) pour le film « Impasse » de Nabil Sahhar qui raconte l’histoire d’un jeune homme envoyé au Canada pour études et dont les parents, en visite chez lui, apprennent qu’il est gay et le somment de retourner au Liban avec eux, à défaut de le renier.

 

Depuis déjà trois ans déjà, Aïda Sabra fait partie de la garde rapprochée du grand maître, (directeur du théâtre « La colline ») reconnu à l’international, mais dont le pays natal lui refuse l’accès de sa scène.  Elle qui atteste dans le journal Le Monde du 6 juin 2024, que cette décision est une « Triste résolution née d’une cabale de la malveillance et de la jalousie », vient de lui fait honneur, les 7, 8 et 9 juin à Montpellier, avant que la troupe n’entreprenne une tournée en France, Madrid, etc.

 

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