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Une biographie de May Ziadé par Carmen Boustani

10/06/2024

A quelques jours du lancement de son nouvel ouvrage, le jeudi 13 juin à Paris, consacré à la poétesse May Ziadé (1886-1941), paru aux éditions « des Femmes-Antoinette Fouque », l'écrivaine Carmen Boustany répond aux questions de l'Agenda Culturel.


 

Comment vous est venue l'idée de consacrer un ouvrage à May Ziadé?

Ma rencontre avec les écrits de May Ziadé remonte à mes années d’école. À l’époque, le manuel de littérature francophone du cycle complémentaire comprenait « Canari » poème de May Ziadé. C’était la seule écrivaine mentionnée dans ce manuel parmi une panoplie d’écrivains. Ce poème m’inspire une rédaction, pendant mes études scolaires, influencée par les encouragements de ma mère qui avait une admiration pour May Ziadé. Cette rédaction fut publiée dans la revue du collège oriental à Zahlé. Je ne me rappelle plus la date, mais ce souvenir de jeunesse reste gravé en moi.

Cet intérêt n’a pas tari au cours de ma carrière universitaire. Je lui ai consacré plusieurs articles et des interventions dans des colloques. J’ai ainsi développé un intérêt particulier pour cette femme libre et indépendante, du début du siècle, d’origine libanaise, installée en Égypte, et qui a cru au brassage des cultures et a été marquée par la confrontation Orient/Occident, dans une civilisation formée de chrétiens et de musulmans.

L’idée de lui consacrer un livre commence à mûrir en moi. Et c’est après avoir terminé la biographie Andrée Chedid, l’écriture de l’amour, que je comprends combien j’ai réellement envie d’écrire un ouvrage sur elle. D’autant plus que les deux écrivaines sont d’origine libanaise et ont vécu en Égypte. Elles ont profité l’une et l’autre de ce cosmopolitisme qui a marqué l’Égypte, l’une étant née à la fin du XIXe siècle et l’autre dans le premier quart du XXe. Les deux me passionnent. Comment ces deux chrétiennes maronites et bien élevées ont-elles trouvé le courage de devenir des adultes intrépides, de donner le meilleur d’elles-mêmes, pour l’une dans un milieu arabo-musulman impitoyable, et pour l’autre dans le paysage parisien exigeant ? Et de quelle strate de leur pensée créatrice leurs œuvres ont- elles jailli ? Je découvre une infinité de reflets, une vérité insaisissable sous des aspects multiples.

 

Considérez-vous que May Ziadé est la pionnière du militantisme féministe au Moyen-Orient ?

À ses débuts, May Ziadé s’est liée à la militante Hoda Shaarawi qui l’appréciait. Elle s’est jointe à son association féministe avec un crayon à la main. Mais les champs limités dans le mouvement des femmes n’étaient pas capables de contenir ses ambitions dans la libération de la femme. « Elle s’est dirigée vers la littérature et la sociologie, poussée par son génie tel qu’on venait de partout pour écouter cette oratrice unique et conférencière qualifiée qui traite de la condition de la femme arabe.[1]. » Pionnière du féminisme arabe, May Ziadé a été capable de mobiliser avec succès sur des fins particulières : le voile, la répudiation, les crimes d’honneur. Elle dénonce la dépendance conjugale, et réclame la revendication pédagogique, l’autodétermination du corps et l’indépendance économique. Dans cette perspective, Ziadé invite les femmes à amorcer un processus d’émancipation en se détachant de l’attitude de leurs mères, qui sont marquées par la tradition du patriarcat.

La grande occupation de May a toujours été les œuvres des femmes qu’elle fait sortir de l’oubli et revivre alors qu’elles sont considérées comme une effraction dans le domaine de l’écriture qui leur est interdite. Car la littérature est une affaire de génie et ne peut pas être une affaire de femmes. May se révolte contre cet état de fait dans Propos de fille. Son intention est de rendre aux femmes l’aspect de leur création occultée par le pouvoir mâle. Elle pose l’étude de la différence des sexes dans l’écriture dans les années trente, alors que cette problématique sera posée par les féministes occidentales dans les années soixante-dix.

Elle s’oppose à ceux qui croient que l’instruction fait perdre à la femme sa féminité, et argumente qu’au contraire elle développe son côté féminin. Pour cela, elle s’appuie sur l’exemple des hommes poètes qui par le biais de la poésie, développent leur côté féminin et deviennent plus sensibles. Elle croit que le féminin n’est pas exclusif à la nature féminine, mettant à l’honneur le féminin dans une singularité de réécriture. Elle s’interroge sur cette problématique dans son journal, alors qu’elle était écolière à l’école des Visitandines à Antoura.

Dans cette recherche d’une identité féminine dans l’écrit et le parler, May pose la question de la transmission pour laquelle elle réclame, par le renouvèlement des programmes éducatifs, de donner une place à l’étude des œuvres des femmes dans l’enseignement, notamment universitaire, pour permettre aux femmes d’accéder au symbolique et à l’historique. Cette femme exceptionnelle qui a voulu se libérer et donner tous les droits à la femme, a été déclarée folle et privée de ses droits les plus élémentaires. Sa vie est un drame féministe : Amin Rihani la décrit comme victime d’un complot familial à travers la mainmise sur sa fortune.

 

Quelles ont été les principales sources d'inspiration de May Ziadé? 

Le contexte historique dans lequel a vécu May Ziadé, la Renaissance arabe (la Nahda) la façonne. Cette information est capitale pour décrire l’évolution de sa pensée intellectuelle et féministe. Mais, la vraie question est de savoir comment évaluer sa contribution au savoir et au féminisme arabe, ainsi que son rôle de transmission de la culture française dans ses écrits francophones et arabophones.

May commence à écrire des poèmes à l’adolescence, lorsqu’elle est pensionnaire à l’école des Visitandines à Antoura, et elle poursuit cette passion à son arrivée au Caire. Fleurs de rêve est son premier recueil de poésie francophone. Elle est la première femme qui écrit des poèmes en français au Caire à l’époque. Je n’oublie pas également les biographies qu’elle a écrites (elle tire de l’oubli les féministes arabes et, à l’instar de Virginia Woolf, elle se demande pourquoi elle ressent le besoin de raconter la vie des autres), ses articles de presse (elle s’impose comme première femme journaliste dans le monde arabe et est consacrée et adulée dans ce milieu d’hommes), et sa correspondance (elle est considérée comme une épistolière chevronnée. Son activité, digne de Madame de Sévigné, comprend les lettres échangées avec ses pairs et ses courriers intimes avec Gibran Khalil Gibran.) Écrivaine polymorphe, May Ziadé se prête à toutes sortes d’interprétations dans l’espace de son œuvre. Elle fut surnommée George Sand de l’Orient.

Ses positions nationalistes, ses conceptions philosophiques, ses déceptions face à la montée du fanatisme, son attachement à la langue française, ses efforts pour moderniser la langue arabe, son courage de traduire vers l’arabe des romans français, anglais, allemands ont influencé sa pensée et ses écrits.

 

Que pouvez-vous nous dire de la relation épistolaire entre May Ziadé et Gibran Khalil Gibran ?

La correspondance de May avec Gibran fut tout d’abord un échange littéraire sur leurs ouvrages respectifs. Elle ne tarde pas à tourner à l’amour où chacun des deux cherche à établir avec l’autre une communication qui le fait sortir de sa solitude subjective. Encouragée par les lettres sentimentales de Gibran, May lui déclare son amour dans une lettre, la plus longue depuis qu’elle a commencé à lui écrire. Or, dans cette lettre où elle déclare son amour, la féministe May pointe et se rebelle. L’amour reste associé, pour elle, à une perte de liberté, un renoncement. Mais elle accepte bravement le risque, rassurée qu’elle est par la nature particulière de cet amour platonique, mais surtout pour la distance, qui laisse la May journaliste, conférencière et poète vivre sa vie, à l’abri de chaînes plus concrètes. Gibran semble ne pas vouloir comprendre ce que la déclaration d’amour de May représente pour elle. Il se réfugie derrière le paravent des banalités sur l’amour.

La vie passe, May espère qu’un jour Gibran viendra la voir en Égypte. Mais Gibran est submergé par ses écrits et ses peintures et n’avait pas l’intention de faire ce voyage. Gibran a eu d’autres correspondances avec des femmes aimées, mais c’est surtout sa correspondance avec May qui est d’un goût amoureux différent qui a suscité depuis la mort des deux écrivains un regain d’intérêt pour une passion forcément unique entre deux êtres qui ne se sont pas rencontrés, une passion qui n’a d’autres philtres que de petits morceaux de papiers griffonnés. Gibran après avoir cristallisé ses sentiments sur May la hisse sur le piédestal de l’éternel féminin. May n’a pas été pour lui ni la maîtresse ni l’épouse, mais une déesse à laquelle il accorde une éternelle préférence.


Signature jeudi 13 juin 2024 à 19 heures à l'Espace des femmes - Antoinette Fouque. 35, rue Jacob - 75006 PARIS


 Carmen Boustani

 

  



[1] Hoda Shaarawi, « May Ziadé et le féminisme » al Moktataf, t.100, janvier 1943. P. 50.

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