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Menace d’ombre rouge ; ‘Le Corbeau’ d’Yvette Achkar

Ce tableau que j’appelle ‘Le Corbeau’ ou, pour reprendre le mot que répète le sombre volatile dans le poème de Poe, ‘Nevermore’, est exceptionnel à deux égards, dans l’œuvre d’Yvette Achkar. D’une part, une bande, couleur de terre, cerne l’espace céleste. Aucune nécessité, d’ordre compositionnel, n’a jamais pu contraindre à telle “facilité” l’artiste qui s’est au contraire distinguée par l’unité subtilement donnée aux espaces les plus ouverts.

D’autre part, la forme ténue et oppressante qui permet d’y voir un corbeau, un vautour ou un engin ailé, est en elle-même une entorse à la stricte orthodoxie de l’art abstrait tel qu’il a été pratiqué par Yvette Achkar. Car, sans être une fanatique de l’abstraction, la figure qui représente le réel ou illustre une pensée est bannie de ses œuvres majeures. Et on ne peut pas dire que celle-ci n’en est pas une.

Pour une fois, l’absolu plastique recherché par Yvette Achkar y fait place à la symbolique. Celle, en l’occurrence, des quatre éléments.

La Terre encadre l’Air où plane un oiseau de Feu et de nuit, autant dire infernal. Aux gemmes rouges de son corps répondent celles, bleues, de l’Eau surgissant comme à l’avant-scène. D’eau encore ce nuage blanc qui “pèse contre” les gemmes bleues. Aussi, en rompant le cadre, celles-ci n’en semblent pas moins contribuer à la tension de l’enfermement.

Les ailes sombres qui portent le corps incandescent du corbeau donnent un exemple de la gestualité d’Yvette Achkar. Des signes de vivacité nés d’un lent mûrissement. Des touches qui, repassées au pinceau sec ou enduites de blanc ou de térébenthine, produisent cet effet, précisément, de “coups secs” caractéristiques d’une peinture aux allures fulgurantes où les couleurs les plus sombres semblent briller de mille éclats. On redouble d’émerveillement en en devinant la lenteur et les profondeurs insoupçonnables qui s’ensuivent. Ce brio qui, en quelque sorte, n’est pas dans l’exécution mais dans la vision, augmente ici le sentiment de malaise: on ne sait pas si l’augural oiseau monte ou descend, s’approche ou s’éloigne. “Parti des rivages de la nuit” (Poe), qu’annonce-t-il sinon la nuit de l’indétermination ?

Jacques Aswad


Née à São Paulo au Brésil en 1928, Yvette Achkar vit et travaille au Liban. Elle intègre l’Académie libanaise des beaux-arts en 1947 et décroche son diplôme en 1951. Elle perfectionne sa technique au cours d’un séjour à Paris, financé par une bourse d’études octroyée par le gouvernement français. Dès 1960, elle tient plusieurs expositions individuelles et collectives à Beyrouth, notamment à la galerie Janine Rubeiz et au Musée Sursock. Elle expose également en France, en Suisse, en Allemagne, en Yougoslavie et participe aux biennales de Paris, de São Paulo, d’Alexandrie et de Bagdad. Professeur de peinture à l’ALBA et à l’Université libanaise pendant plus de vingt ans, elle est récompensée de nombreux prix dont le prix de l’Unesco en 1957, le prix du ministère libanais de l’Education nationale et des beaux-arts en 1959 et 1975, le prix du Festival de Baalbeck en 1967 et le bouclier du ministère libanais de la Culture en 2009.

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