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Jean-Pierre Megarbané : "Chaque projet est différent"

Jean-Pierre Megarbané est l'un des fondateurs du cabinet d'architectes beyrouthin l'Atelier des architectes associés (AAA). Il a accepté d'évoquer avec nous son parcours, ses réalisations et l'évolution de son métier.

[Diaporama et vidéo]





Pouvez-vous revenir sur votre parcours d'architecte ? 
En 1973, je sors diplômé de l'Académie libanaise des beaux-arts. Je commence alors à travailler en collaboration avec l'un des anciens professeurs Jacques Liger-Belair. Puis j'obtiens une bourse du gouvernement japonais et pars m'installer là-bas pendant deux ans. L'architecture de ce pays m'a fasciné. J'ai été touché par sa modernité. Après cette expérience, je suis revenu au Liban et j'ai repris mon travail avec Jacques Liger-Belair. Nous nous sommes lancés dans la rénovation et la construction de collèges en pleine guerre du Liban car il devenait urgent de permettre aux enfants de reprendre le chemin de l'école. En 1980, nous avons créé le cabinet AAA. Mais à la fin des années 80 nos locaux ont été détruits, les archives et le matériel perdu. Le groupe s'est dispersé. De mon côté, je suis parti mettre ma famille à l'abri en France et j'ai travaillé dans un cabinet d'architectes à Nice. En revenant, nous avions tout à reconstruire pour nos propres locaux mais aussi en participant à la reconstruction de Beyrouth. Nous avons été contactés par la Congrégation des Sœurs des Saints-Cœurs pour un projet à l'emplacement actuel des Jardins de Tabaris. Nous en avons fait un bâtiment mixte d'habitation et de religion. C'est là même que nous sommes installés actuellement. Il est à l'image de ce que nous promouvons dans le cabinet : s'adapter à l'endroit où est situé le projet mais aussi apporter notre touche avec de la verdure par exemple. Aujourd'hui, nous sommes cinq architectes associés (Jacques Liger-Belair, Georges Khayat, André Trad, Roger Hachem et moi-même) de différentes générations et c'est d'ailleurs ce qui fait la force de notre cabinet. Je n'aurais pas pu travailleur seul, c'est un soutien, une émulation. Cela nous permet de savoir quand on fait une erreur. Au final, il y a plus de 40 ans entre Jacques et le dernier arrivé. Cela nous permet de nous servir de notre expérience, mais aussi de nous adapter à la nouveauté. Et j'espère même qu'après nous le cabinet continuera d'avancer. C'est d'ailleurs pour ça que Jacques et moi ne lui avons pas donné nos deux noms. Pour qu'il ne soit pas notre propriété mais une entité.

Quelles ont été vos influences ? Vos écoles ?
Bien sûr on est toujours influencé, même si j'ai tendance à dire que je n'ai pas de patte, pas de signature. Je m'adapte au contexte, à la situation où je dois bâtir un projet. Parmi mes influences, l'école du Corbusier et son travail des matériaux bruts. C'est d'ailleurs l'exemple que j'ai choisi de développer dans la vidéo : au collège Notre-Dame de Jamhour, nous avons choisi le béton brut qui rappelle la pierre et le bois pour le côté chaleureux.

Justement quels sont vos matériaux fétiches ? 
Le bois, le béton, le métal, des choses simples mais qu'on puisse après travailler à sa manière. Mais je n'ai pas de préférence. Je souhaite juste m'adapter à l'endroit et choisir le matériau qui ne fera pas tâche dans le paysage. Mais j'ai toujours un attachement pour le végétal, les arbres, qui manquent parfois cruellement dans ce pays. Le plus important pour moi : que les gens se sentent bien. J'aime revenir un ou deux ans après la fin de la construction et demander aux personnes comment elles se sentent. Il y a par exemple un film sur l'architecte Louis Khan que j'aime beaucoup (ndrl ’My Architect’). Il a été fait par son fils Nathaniel Khan, qui l'a peu connu. Pour faire son portrait il est allé interroger les gens qui vivent dans les lieux qu'il a bâtis. C'est en effet comme ça que j'ai envie qu'on me connaisse.

Travaillez-vous sur ordinateur ou êtes-vous un adepte de l'ancienne méthode papier et crayon ?
Bien sûr l'ordinateur aide beaucoup aujourd'hui et je l'utilise en effet. Mais je suis content d'avoir été formé à l'ancienne méthode. Je devais calculer à la règle, faire les plans à la main, utiliser le compas. Aujourd'hui, nous sommes dans un monde de l'image, avec l'ordinateur on peut tout faire, alors on s'attache à une image, mais sans toujours se poser la question de la réalisation. Il faut avant tout que ce soit beau ! Mais non ce n'est pas le boulot de l'architecte, notre travail n'est pas juste une belle image sur papier glacé, c'est surtout quelque chose de concret dans un environnement donné. Le stylo, le calcul à la main, permettait de se rendre compte de la faisabilité réelle du projet. Bien sûr je ne renie pas les avancées techniques et la rapidité d'exécution gagnées avec l'ordinateur.

Pour parler plus largement de l'architecture dans ce pays, pensez-vous que les concours freinent la création ?
Le concours en tant que tel, ce n'est pas le problème. Il permet de créer une saine émulation entre les cabinets et les architectes. C'est plutôt la manière dont ils sont organisés au Liban. Il n'y a pas de règles. On ne sait jamais pourquoi au final tel architecte a été choisi et pas un autre. Et pour certains chantiers c'est juste de gré à gré. Les gens s'arrangent entre eux avant même que le concours ait lieu. Chez AAA, nous en avons remporté certains, mais la plupart du temps l'organisation dans ce pays fait que nous n'y participons pas.

Que pensez-vous de l'évolution de l'architecture au Liban ? 
Dans les années 1950, elle était de qualité, on travaillait avec de bons matériaux et même s'ils n'étaient pas très divers, les gens avaient le goût de faire les choses bien. Après, il y a eu la guerre. Là ont commencé les pénuries, les constructions à la va-vite... jusque dans les années 1990-2000 c'était la catastrophe. Maintenant on repart vers le haut avec le souci également de construire selon des critères de développement durable. Mais il reste une chose qui bloquera toujours une vraie amélioration : la loi. Il n'y a pas de loi au Liban. Pas de code de l'urbanisme. Chacun bâtit où il veut. C'est comme pour la sauvegarde du patrimoine, on a fait des listes, des classements, et puis on a restreint la liste. Et puis on a permis la construction de nouveaux bâtiments juste à côté, sans protéger le périmètre de ce patrimoine. Donc le propriétaire de patrimoine classé se sent lésé et laisse sa maison à l'abandon. Cet exemple est représentatif de la loi en matière d'urbanisme au Liban. Il y a des avancées, mais c'est toujours pour mieux reculer après. Notre pays a 5000 ans et on ne retient comme patrimoine de base que les constructions des années 1940 à 1950... il y a eu tellement de choses avant. La solution ? Elle ne viendra pas des politiques. Peut-être faudrait-il que les architectes s'unissent et discutent entre eux pour poser les bases de règles communes. Sinon on n'avancera pas.

Pour aller plus loin, Jean-Pierre Megarbané nous fait découvrir l'un de ses projets afin de mieux comprendre les contraintes qu'il rencontre au quotidien et comment il les résout. Nous nous sommes donc rendus avec lui au collège Notre-Dame de Jamhour à Yarzé.
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