Rompre avec soi

‘Uno’, interprétée par le couple de Pierre Geagea, danseur libanais, et argentine, Ivana Villada Alday, est une pièce performative entre concert live et danse contemporaine inspirée de l’œuvre littéraire et théâtrale de Wajdi Mouawad, ‘Incendies’. Une réflexion visuelle, une catharsis de l’origine, un combat sanguinaire entre le soi et l'autre.

Se diviser pour exister
La dualité, cette schizophrénie quotidienne, fait figure de base narrative de la pièce. Sommes-nous en face de la vie des danseurs, de l'œuvre, d'une mère et son enfant, d'un couple, de nous-même ? Le doute est explicite et fonctionne pour nous rappeler le caractère universel du double "je". Plusieurs jeux donc, dans cet utérus, membrane plastique, fine et créatrice où les danseurs nagent élégamment comme des monstres. Ces deux créatures presque nues se touchent et se libèrent de cette peau, elles mutent vers le réel comme un processus de transformation. Les corps ne font plus qu'un, Ivana s'accroche, donne son corps à Pierre. Confort et fusion intemporels. Une dose charnelle au-delà de la matière. Puis la rupture. La mécanique des corps s'inverse comme un démembrement. C'est un incendie, une explosion. La peau écorchée vive est ouverte, blessée. Et c'est surtout une libération pour le corps et le mouvement qui va bien au-delà de son territoire, rayonnant d'une pulsion sans égale. Une division créatrice qui transforme l'autre en un. L'un sans l'autre se replie sur ses origines et réapprend à marcher seul, ouvert aux mondes des possibles.

Le cri de la liberté
Ivana chante un tango argentin intitulé, ‘Tu Pàlida voz’, des gestes fluides, une harmonie dans le rythme, fulgurante dans son rapport à la scène. Un bruit qui renvoie à son identité non choisie. Au tour de Pierre de s'exprimer. Son langage unique : la danse des sens. Le danseur qui a perdu la voix tout jeune, recrache tous ses questionnements. Il choisit la voie orale, physique donc pour se vider, vider ses frustrations, ses entrailles. Il dit "Est-ce que tu sais de façon certaine si tu existes toi-même ? As-tu plus de vie réelle que moi ? ". Bref, une façon de parler à son double, de se confronter et se libérer.

L'onirisme qui se dégage dans le visuel et dans le fond invite le spectateur à réfléchir inconsciemment à lui et sa manière de s'unir, se détacher de l'autre. Un spectacle unique qui se vit de l’intérieur. Un orchestre live qui rassemble plusieurs familles d'instruments - violon, flûtes, percussions, beatbox - et de nationalités arménienne, libanaise, suisse et française.

Encore un coup du Théâtre Babel qui tire avec élégance sa révérence pour lui aussi muter. L'espace doit fermer ses portes à la fin du mois.

Camille Jeanjean

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