‘Les liaisons dangereuses’, ou le libertinage pervers des mœurs

Acteur et metteur en scène, Joe Kodeih s’est fait surtout connaître ces dernières années par ses one-man-shows à succès. Aujourd’hui, il a choisi de se lancer dans une nouvelle aventure théâtrale en adaptant en libanais et en présentant au théâtre Gemmayzé une œuvre célèbre de la littérature française du XVIIIe siècle ‘les liaisons dangereuses’ de Pierre Chaderlos de Laclos.


Cette œuvre littéraire majeure du siècle des Lumières qui narre le duel pervers de deux nobles manipulateurs, roués et libertins est considérée comme un chef-d'œuvre de la littérature française. Inscrit dans la tradition du libertinage des mœurs, ce roman porte à un degré de perfection la forme épistolaire : aucun élément n'est gratuit, chaque épistolier à son style et la polyphonie des correspondances croisées construit un drame en quatre étapes au dénouement moralement ambigu, qui continue à fasciner le lecteur. Remise au goût du jour au XXe siècle, l’œuvre a suscité de nombreuses adaptations au cinéma, au théâtre, sur le petit écran et en musique.

Une bonne adaptation de l’œuvre
A la fois metteur en scène et acteur confirmé, Joe Kodeih incarne, avec naturel, le rôle principal du Vicomte de Valmont. Face à lui, une comédienne de grande trempe Bernadette Hodeib dans le rôle de la marquise de Merteuil. A leurs côtés, Solange Trak, Patricia Smayra et Bruno Tabbal, dans les rôles respectifs de Madame de Tourvel, Cécile de Solanges et le chevalier Danceney, campent trois personnages qui seront les victimes des intrigues amoureuses des deux premiers. Le scénario se déroule dans un vaste espace aux multiples portes donnant sur des appartements privés, d’où sortent les personnages pour passer d’une rencontre galante à l’autre, rencontres parfois ‘hot’ qui se tiennent sur un banc recouvert d’un ample tissu rouge. Le décor se limite à des lustres et un piano.
Tout en respectant la trame du roman, Joe Kodeih a choisi de montrer que ces ‘Liaisons dangereuses’ sont intemporelles : quelques échanges amoureux se font par SMS et WhatsApp, les tenues vestimentaires sont modernes : pantalons en cuir, petites robes, chemises ouvertes, et à d’autres moments on retrouve les tenues d’époques à crinolines. Il a de même intégré au scénario un tango argentin et une danse érotique, les deux parfaitement bien interprétés aux côtés d’un bal auquel convie Renée Dick dans une brève apparition sur scène, une façon de lui rendre hommage.
Le dialogue en libanais avec des pointes d’humour, un certain franc-parler, des cabotinages spontanés, donnent au texte son piment et permet à l’œuvre de passer facilement la rampe. Les acteurs évoluent sur scène avec aisance et de l’audace aussi dans les scènes de séduction, pour mettre en relief cette peinture des mœurs. Un univers de libertinage, de perversion, de manipulation, décrit dans ces ‘Liaisons dangereuses’ du XVIIIe siècle et qui franchit le cap du temps d’un siècle à l’autre.

A découvrir….


Pour en savoir plus sur cette pièce nous avons posé quelques questions à Joe Kodeih.

Qu'est ce qui a motivé le choix de cette œuvre épistolaire pour la mettre en scène ?
‘Les liaisons dangereuses’ est une œuvre qui m'a toujours fasciné. Et j'ai pensé qu'il était temps de la mettre en scène. Le texte est d'une élégance rare, les personnages d'une ambiguïté inouïe et les situations d'un érotisme galant hors pair. Et le tout peut très bien s’adapter à notre époque et surtout à notre société beyrouthine. Sans oublier que le premier rôle que j'ai joué au théâtre était celui de Valmont dans une adaptation française mise en scène par Mirna Moukarzel, dans le cadre de son projet de diplôme à l'IESAV en 1993.

Est-ce aussi par défi de notre société ?
Je ne défie surtout pas la société, le théâtre est partie prenante de la société, donc le fait de vouloir choquer gratuitement comme plein de prétendus artistes essayent de faire ne m'intéresse point ! J'ai voulu avant tout respecter la diversité des spectateurs, sachant que nous sommes dans un pays formé d'une mosaïque sociale très diverse, sans toutefois faire un compromis sur la création finale. Il y a un cheveu entre la sensualité et la pornographie, et le grossier et la nudité sont gratuits sur scène et manquent de tact et de finesse. En Occident, presque tout a été exprimé sur scène, et je n'ai pas l'intention d'être un copieur de pièces ou de courants ou d'idées. Le seul défi que porte l'art est contre l'absurdité et la barbarie de la politique et, dans ce pays, nous sommes très bien servis.

Un défi peut-être pour vous-même et vos capacités scéniques ?
Dans tout ce que je fais, il y a un défi. Le défi de se redécouvrir constamment, d'expérimenter, d'aller plus loin, de polir la pierre pour qu'elle devienne plus belle. Chaque jour est un défi. Quand on se lève le matin, quand on conduit, quand on sort avec nos amis, quand on va au théâtre, au cinéma ou à une exposition. Le défi est de travailler avec peu de moyens, mais avec beaucoup d'amour, de rigueur et de persévérance. Et la je ne pourrai exclure le rôle et le support que mes acteurs ont accordés à ce travail.

Qui a assuré la traduction du texte ?
J’ai co-traduit les textes avec Marie-Christine Tayah, qui sans elle cette pièce n'aurait pas eu lieu, ni pris forme. Nous avons eu recours à plusieurs ouvrages, analyses, poèmes, films, pièces, lettres. Mais le départ était le monologue que Valmont avait confié à Danseny pour qu’il le transmette à la présidente de Tourvel avant de quitter la vie. Il a fait confiance à son tueur, et je trouve que c'est énorme. Cette pièce où tous les personnages vivent et meurent, chacun à sa façon, m'a incité à aller très loin dans une recherche de presque un an.

Comment s'est fait le choix des acteurs ?
Je n'ai choisi aucun des acteurs, ce sont eux qui ont choisi leurs rôles. Les personnages de Laclos sont devenus les acteurs des ‘Liaisons dangereuses’ et non pas l'inverse. La première approche fut classique, on s'est rencontrés, on a papoté, on s'est mis d'accord, tout en découvrant notre perception des choses... et la magie se fait seule. Dans la mise en scène, et j'insiste sur le mot, mes acteurs sont des créateurs, et j'ai horreur de faire bouger des gens sur scène comme des marionnettes. Quant aux cabotinages qui se sont pointés par hasard ou par tâtonnement, je leur ai dit de vive voix : Bon vent !

Etes-vous satisfait de votre travail ?
Les gens qui me connaissent de près, entre autres mes acteurs, savent très bien que je suis un éternel insatisfait. Je continue à faire des changements jusqu'au dernier jour des représentations. Le théâtre est ludique, flexible, amovible. J’ai toujours des questions à me poser, et je veux que le spectateur, lui aussi, sorte de la pièce avec de grands points d'interrogations.

Après les premières présentations comment est l'accueil du public ?
On doit toujours s'attendre aux différentes critiques et réflexions. Ce qui fonctionne n'est pas nécessairement très bon ou extraordinaire, mais c'est parfois un besoin social. Notre mise en scène, cette mise à nu sans nudité, a été bien appréciée elle a incité à la réflexion du public et des critiques d'art. Le spectacle a été applaudi vivement, les cartons raflés comme du jamais vu, ce qui est très "rewarding" aux acteurs et à moi-même, car on a senti que non seulement nous avons créé une belle pièce, mais que nous avons marqué encore une fois, et chacun à sa façon, une étape dans l'histoire de notre pays qui survit grâce aux gens qui militent en venant au théâtre, aux acteurs qui jouent chaque soir, et tous ceux qui se jettent contre les rhinocéros de la vie, de la mort politique, confessionnelle, raciale.

Nelly Helou

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