’Banafsaj’ ou la violette rêvée

Entre les attentes du grand public et les intentions du metteur en scène, la conciliation est souvent périlleuse. Le choix et le traitement de certains sujets qui dérangent constituent un défi permanent pour les auteurs de théâtre. Cela a certainement dû être le cas pour Issam Bou Khaled. Car l’histoire de ’Banafsaj’ a de quoi nous interpeller.



Quand la violence débouche sur une touche de violet
Une parole pour réparer un deuil, pour conjurer la guerre, pour opposer à la mort une fleur rêvée : la violette. L’histoire est celle d’une femme déjà morte qui perd son bébé. Il y a la guerre. Tout à coup, elle se trouve dans une fosse commune, et commence à chercher parmi les défunts pour reconstituer le corps de son bébé qu’elle croit vivant en train de la chercher. Ce qu’il reste à opposer à ce deuil, c’est une fleur presque sauvage, discrète, à peine effleurée : la violette. Elle commence à reconstituer l’enfant, souhaitant qu’il la reconnaisse. Sa quête est déchirante, instinctive. Elle veut enterrer son enfant sur une colline rêvée. La fin est à découvrir.

La vibration du visible
D’entrée de jeu, le metteur en scène Issam Bou Khaled reconnaît avoir été confronté à des difficultés lors de la préparation de la pièce : ’’Plus encore que les mots, le texte c’est ce qu’on voit. La scénographie est basée sur le côté plastique, les costumes, le corps. La recherche de la lumière, du son, des costumes, des accessoires, joue un rôle très organique, très fondamental. La relation entre ces différents constituants ne peut être remplacée, ils ne sont pas venus après’’.

Il faut donc découvrir le côté ’’expérimental’’ de cette pièce sans décor, où seules les capacités corporelles et émotionnelles des deux protagonistes, incarnées par les acteurs exceptionnels que sont Bernadette Houdeib et Saïd Serhan, ont permis un travail dur, très corporel et visuel. Et c’est cet effort comme ordre de profondeur d’une création qu’il importe de retenir.

Face à ces exigences de taille, le metteur en scène garde son sens de l’humour en affirmant ’’faire des expériences sur [ses] acteurs’’. Il ne perd pas non plus son humilité, puisqu’ il se présente comme un metteur en scène amateur. Sa particularité est de cheminer hors des sentiers battus, en travaillant avec des malentendants et des muets, le groupe Décibel. Il invente un théâtre nouveau pour toucher le public et le rendre plus attentif à ce qui nous entoure. Là encore, ce ne sont plus les mots qui sont présentés mais la vision du spectacle, notamment lorsque Saïd tente de bout en bout de la pièce de parler alors qu’il est enchaîné.

’Banafsaj’ est donc une aventure théâtrale qui accepte de traiter de sujets lourds jusqu’au bout, mais avec humour. Ce qui séduit, c’est ce mélange de violette et de violence, où le visible joue une place importante. Mais cette vibration du visible laisse pensif : tant de visuels ne dévoilerait-t-il pas un dénuement des mots eux-mêmes ?

Julie Holman


’Banafsaj’ de Issam Bou Khaled
Avec Bernadette Houdeib et Saïd Serhan
Théâtre Monnot
Du 2 au 5 février 2012 à 20h30
(01) 202422

Articles Similaires

Article side1 (square shape or rectangular where the height is bigger than the width)
Article side2 (square shape or rectangular where the height is bigger than the width)