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‘Al-Beyt’ ; parce que chez ces gens-là…

Avec ‘Al-Beyt’, écrite par Arzé Khodr, dans le cadre d’un atelier d’écriture du Royal Court Theatre en 2008, Caroline Hatem signe sa première mise en scène. Interprétée par Yara Abou Haydar, Jessy Khalil et Tarek Yaacoub, ‘Al-Beyt’ éclate face à la force du "non".

Ils sont trois, deux sœurs et un frère. Jamais les liens familiaux n’ont autant tonné comme une prison étouffante que dans ce huis-clos où la maison familiale tient lieu de quatrième personnage, tout aussi vital, primordial que les trois protagonistes. Quand on y pense, généralement, communément, ce sont les beaux souvenirs de l’enfance qui rejaillissent dans ces cas-là. Mais pas pour Nadia, Rim et Nabil. Pour cette fratrie, la maison familiale est ce poids qu’on essaie vainement de fuir, par tous les moyens et qui toujours s’entortille à votre cou et s’y accroche, drame tout aussi impérissable que la pierre.

Cette maison pourrait bien représenter tout simplement le système familial bien ancré dans nos sociétés et auquel on tente de s’échapper. Et s’il fallait déboiter les symboliques gigognes, la maison ne serait-elle pas à l’image du Liban tout entier, cet espace familier et pourtant honni, ce mariage inexplicable d’amour et de haine, d’attachement et de rejet, cet espace où l’on se déchausse aussitôt qu’on y entre comme signe immédiat d’appropriation et qui, pourtant, par là-même, happe toute individuation.

Le jour du quarantième du décès de leur mère, Nadia et Rim se retrouvent dans la maison familiale à Beyrouth. Nadia est épuisée d’avoir veillé aux moindres détails de cette journée, dos courbé, corps ployé. Rim ne comprend pas pourquoi sa sœur a voulu une telle cérémonie grandiose, alors qu’elle aurait très bien pu se passer dans l’intimité d’un cercle restreint. Le ton est donné.

Dès les premières répliques, rejaillit le caractère de l’une et de l’autre, Nadia et Rim, leur tempérament, leur vision, leur trajectoire ; l’une a vécu avec sa mère jusqu’à la mort de cette dernière, l’autre s’est émancipée avant la trentaine. Abnégation inconsciente pour l’une, liberté durement acquise pour l’autre. Tout semble les opposer, et pourtant elles sont réunies dans le même étau de la culpabilité, dans lequel les rejoint leur frère, Nabil. C’est par culpabilité qu’on hésite toujours à dire non, que notre négation première se change en conciliation, en compromission, en résignation. Nous voilà contraints de dire oui, d’acquiescer à l’ordre établi, aux normes sociales, par lassitude, par habitude, parce que la force du non nous échappe.

Caroline Hatem signe une mise en scène à la fois sobre et colorée, où pointent quelques subtiles trouvailles théâtrales, surfant sur l’ellipse et l’illusion. Une mise en scène qui ménage également quelques surprises au spectateur, tant en séquences de danse, de musique ou de chant, traces prégnantes du parcours professionnel de la metteure en scène, et qui, passé le premier moment d’étonnement, s’insèrent parfaitement dans la dynamique de la pièce. Dans son aménagement, dans sa simplicité, l’espace théâtral donne la possibilité aux acteurs de dégager l’authenticité de leur interprétation, Tarek Yaacoub, mais aussi, le duo féminin, Yara Abou Haydar et Jessy Khalil, à la fois dramatiquement intense et léger : postures, gestuelles, moues, timbre de la voix, un peu exagérés pour l’une, plus en retenue pour l’autre. La tension monte, entrecoupée par moment d’un sourire, d’un rire.

Et le drame surgit, justement, quand Rim dit non, une dernière et ultime fois, pour donner la chance aux trois membres de cette fratrie de vivre enfin, de vivre chacun pour soi, de vivre libre. C’est seulement par la dépossession de la pierre, de la terre, qu’on peut se débarrasser de tout son legs, des traditions qu’elles véhiculent, des douleurs, des souvenirs, de l’empreinte de la guerre. Ce système de transmission aliénant de l’individu, pour ne plus jamais le perpétuer, il est temps de le briser.

Nayla Rached

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