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‘Qui a égaré ma gazelle ?’, l’ébauche d’une collaboration prometteuse

‘Qui a égaré ma gazelle ?’* est une performance de danse qui travaille sur ce qu’engendre la rencontre inédite de trois ”corps”, par opposition à trois “danseurs”, terme qui préfigure d’ores et déjà l’identité sexuelle. Elle a été commandée par l’Institut français et le Goethe-Institut dans le cadre de l’initiative ‘Body Swap’.


Le spectateur prend place sur des gradins improvisés au milieu d’un jardin à la pelouse verte et moelleuse. La scène est délimitée par des enceintes et ordinateurs répartis en trois pôles, un chiffre qui renvoie aux trois artistes que l’on attend, patiemment, au milieu d’un entremêlement cacophonique de genres musicaux. À côté de la scène, on aperçoit une tireuse à bière, l’ambiance est conviviale et les artistes déambulent parmi le public encore dispersé. Puis la cacophonie se coupe brutalement et le spectateur entrevoit alors le début d’un mouvement et se dirige vers les gradins. L’Allegretto de la 7e symphonie de Beethoven monte doucement dans l’espace tandis que les artistes sont assis sur l’herbe. Ils ruminent. Aussitôt, on se souvient du titre de la performance : ne seraient-ils pas… des gazelles ?

La performance évolue dans un enchaînement de musiques qui laissent transparaître des univers différents : Beethoven, Tony Hannan, le chant traditionnel breton ‘Tri Martolod’, Essam Ragi... auxquelles se sont accordées des danses telles que le schuhplattler, la ronde bretonne, la dabkeh, raqs sharqi (la danse orientale)... Cependant, la pertinence des chorégraphes réside dans cette façon d’articuler les pas de danse entre eux. Les corps produisent des mouvements répétés en se déplaçant dans l’espace scénique de manière circulaire. La circularité crée ainsi un trait d’union entre ces danses populaires. Aussi, les corps fonctionnent toujours ensembles : ils sont liés, bras dessus bras dessous, et s’ils se délient, ils restent, malgré la séparation, ressemblant. Une spectatrice note à ce propos que: “Finalement, ce qui est incroyable, c’est de voir que même si chaque culture pouvait être au prime abord représentée par un danseur, chacun réalisait exactement les mêmes mouvements que l’autre, si bien que cela empêchait de créer la différence par la culture.”

La déconstruction des stéréotypes identitaires et culturels
Selon les artistes, il s’agit de fonder leur création sur “des stratégies d’imitation, de transmission et d’interprétation” et développent “une piste de travail, celle d’un mouvement permanent nourri de leurs cultures, leurs désirs, leurs formations, leurs stéréotypes, leurs projections.” Le corps devenait alors le support de ces stratégies. Cependant, aucune culture ou identité culturelle n’est privilégiée, au sens où aucune danse ne mettait en valeur un artiste par rapport à un autre. Ainsi, il était impossible d’assigner à chaque type de danse une culture particulière. À titre d’exemple, une spectatrice avouait avoir eu ”un penchant pour l’Allemand qui faisait la danse du ventre”, une autre avait apprécié que ”ce ne soit pas l’Allemand qui distribue des bières pendant l’entracte” – un entracte qui était en réalité partie intégrante de la performance. Les chorégraphes ont donc tenté de démêler et de déconstruire les stéréotypes et traditions qui fondent l’identité culturelle en misant sur des procédés de ressemblance à la fois entre les trois corps, mais aussi entre les danses populaires elles-mêmes. Cependant le pari était risqué car la stratégie d’imitation invoquée pouvait parfois glisser dans la caricature ce qui, à bien des égards, renforce le stéréotype plus qu’elle ne le déconstruit. Cela a néanmoins créé et alimenté une ambiance très légère, le public s’esclaffant à maintes reprises. Enfin, cette tentative de déconstruction des clichés a été par moment si bien maîtrisée qu’elle s’ouvrait sur des problématiques sociales comme la question du genre.

Sur scène, trouble dans le genre
À la fin du spectacle, un groupe de personnes témoignait de leur enthousiasme en abordant les moments qui les avait le plus marqué. Une spectatrice dit alors : “Mon passage préféré, c’est quand ils faisaient la danse du ventre. Je les trouvais sensuels.” La réaction des hommes, à côté, a été immédiatement de détourner ce passage, investissant la scène pour mieux le parodier. Pendant le spectacle, la danse orientale a provoqué une vague de rires. Pour certains, c’était un moyen de mettre à distance l’expérience d’un trouble difficile à prendre en charge. C’est précisément sur ce point que la création a réussi à toucher une corde sensible : les danseurs n’étaient plus des hommes ou des femmes, ils étaient devenus des corps refusant de se voir assigner un genre. Mickaël Phelippeau, l’un des trois chorégraphes, dit à ce propos : “Quand je suis sur scène, je ne suis ni homme ni femme.”
C’est pourquoi la performance indique qu’elle est “la rencontre de trois corps, ce qui les rassemble et les différencie ainsi que les fantasmes qu’ils engendrent.” La notion de fantasme soulève alors une dimension presque érotique dans la mesure où la gazelle est interprétée de manière sensuelle, fait sa toilette en se léchant tandis que l’un des artistes se détache les cheveux qu’il laisse onduler telle une crinière… Et c’est bel et bien sur ce travail visant à troubler les frontières du genre que la création ‘Qui a égaré ma gazelle ?’ a su travailler le public… au corps.


* ‘Qui a égaré ma gazelle ?’ (‘Man Sharadli al Ghazala ?’, titre de la chanson de Tony Hanna), performance de danse

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