Home Top (1440 x 150px)

Leila Badre, conservateur du musée de l’AUB



L’Agenda Culturel va à la rencontre de personnalités du monde culturel dont certains travaillent loin des projecteurs. Nous souhaitons rendre hommage à ces femmes et à ces hommes en témoignage de reconnaissance pour leur engagement dans la vie culturelle libanaise et pour leur contribution continue à son développement.

Si elle a l’archéologie dans les veines, elle a la culture dans le cœur. Militante passionnée pour le musée qui lui doit son existence, Leila Badre est une férue du patrimoine libanais qu’elle défend bec et ongles.

Dans son bureau aux dalles centenaires, sous les voûtes ombragées de l’Université américaine, le conservateur du musée de l’AUB est là, depuis 44 ans, attentive au grain. Avec la Société des amis du musée, qu’elle a créée en 1980 et qui comprend plus de 300 membres, elle a suscité une synergie exceptionnelle dans le domaine de l’archéologie, à une période où personne ne visitait les sites, où le musée national était en ruine, quand l’archéologie était une discipline tout à fait inconnue. On lui doit depuis de nombreuses expositions, d’innombrables conférences, des ateliers pour élèves, des sorties, des voyages… Bref, cette femme qui a grandi parmi les livres préside un musée (qu’elle vient de rénover) qui vit et palpite au rythme de la capitale.

Comment cette incontournable dans le paysage culturel libanais évalue-t-elle la situation de la culture au pays ? ‘‘Les gens ne sont pas intéressés par la culture en général. Ils sont occupés ailleurs. Ils ne regardent que la télévision. Les médias traditionnels sont débordés. Les réseaux sociaux ont le gros bout du bâton’’. Observatrice du milieu dans lequel elle travaille et pour qui elle milite, le principal souci de cette Docteur en recherche en archéologie demeure le désintérêt des jeunes. ‘‘Ils ne sont intéressés par rien. Ils ne veulent rien savoir. Ils n’assistent même pas aux conférences de leurs profs. Ils sont très branchés sur l’Internet et pensent pouvoir tout y puiser’’.

Celle qui était tombée dans la potion magique de l’archéologie (son oncle Gabriel Saadé, grand amateur, lui avait transmis cette passion alors qu’elle était enfant) qualifie la culture comme ‘‘tout ce qui est relatif au patrimoine. Au Liban, la culture est associée à des groupements de personnes qui s’intéressent à telle ou telle activité et la promeuvent. La production est très grande et couvre plusieurs domaines : les arts picturaux, l’artisanat, la musique, la création des bijoux, la littérature... Pour créer, il faut un minimum de culture, parce que toutes les productions créatrices sont associées à la sociologie et à l’anthropologie… Tout retombe dans le creuset de la culture. On ne peut pas créer sans culture. L’installation dans les jardins Sanayeh par exemple donne la parole aux artistes. Leurs œuvres ne sont pas des objets plantés là par hasard, elles racontent, toutes, une histoire. Leurs auteurs ont tous une culture vague et vaste’’.

Comment explique-t-elle la profusion des galeries d’art en ville ? ‘‘C’est le seul art qui rapporte de l’argent. On ne peut pas vivre de la culture, il faut des subventions et l’Etat est sans le sou’’.
Doit-on comprendre qu’en manque d’argent, la culture se meurt ? ‘‘C’est en fait un cercle vicieux. Car si on n’a pas d’argent, il est difficile de promouvoir la culture, mais on peut aussi avoir de l’argent, mais pas de culture’’. Les festivals, très coûteux, mais qui prolifèrent, sont-ils un indice de prospérité de la culture ? ‘‘Ils jouent un rôle de distraction surtout. Bien qu’il faille aussi être attiré pour y assister, nuance-t-elle. Il faut avouer aussi que leurs promoteurs travaillent beaucoup leurs programmations et sont subventionnés par des institutions locales. La culture a besoin d’être subventionnée’’.
Est-ce que le mécénat joue un grand rôle à ce niveau ? ‘‘Inexistant jusqu’à il y a une vingtaine d’années, le mécénat est bien présent actuellement. Les gens sont prêts à donner, mais en priorité pour des causes caritatives (les écoles, la santé, la nourriture, etc.). Quoique les banques aident beaucoup aussi’’.

Ouverte au monde qui l’entoure Mme Badre reconnaît que la culture est bien vivante au pays, qu’il y a de plus en plus d’universités qui s’y impliquent (l’Université pour tous de l’USJ, University for Seniors de l’AUB), il y a beaucoup de personnes qui aiment découvrir de nouveaux pays, ‘‘mais ce sont en général des retraités. Les élèves qui viennent aux activités du musée qui leur sont destinées proviennent des écoles qui les sensibilisent à la culture. Mais une fois plus âgés, ils décrochent’’.

Comment voit-elle l’avenir alors ? ‘‘ Je le vois sans livre. Les livres sortent de la vie des gens qui ont recours à Internet pour tout. Ils ne lisent plus’’. Et regardant sa belle et grande bibliothèque, elle se désole, nostalgique : ‘‘Quand je ne serai plus là, qu’est-ce qui adviendra de tous ces livres ? Personne après moi n’en voudra plus. Et pourtant on s’acharne à écrire. Mais il faut que ce soit succinct, illustré, rapide’’. Comme ce qu’elle essaye de faire pour sa Newsletter, étoffée, colorée, informative.

Pessimiste alors, la grande dame de l’archéologie libanaise ? ‘‘Non, tant qu’il y a des institutions privées, la culture ne mourra pas. On peut tenir la route. Surtout auprès des francophones. En matière de culture, et d’après ma longue expérience, le français détrône largement l’anglais et l’arabe. Et si les artistes vont vers le Golfe, c’est surtout parce qu’il y a des acheteurs. Quant à la diaspora libanaise, ses intérêts sont ailleurs. C’est ici que la culture est ancrée. Dans notre histoire, notre civilisation, notre patrimoine’’.

Propos recueillis par Gisèle Kayata Eid

Articles Similaires

Article side1 (square shape or rectangular where the height is bigger than the width)
Article side2 (square shape or rectangular where the height is bigger than the width)