Témoignage vibrant, émouvant et inspirant de May Arida

Dans son essai sur le grand âge : ‘Kibarouna Dialogues avec nos aînés’ (Tamyras, 2012), notre collègue Gisèle Kayata Eid avait interviewé May Arida sur le sens de la vie quand on vieillit, sur le souvenir qu’on garde de ses combats, de ses réalisations et sur le regard qu’on porte sur l’avenir à ce moment souvent difficile de la vie. May Arida avait alors 84 ans.


J’ai pu enfin obtenir ce rendez-vous et c’est avec fébrilité que je l’attends dans la salle de conférence du Festival international de Baalbek. Sur les murs, des posters géants d’un temps révolu et d’autres plus contemporains. Ici, le Liban est une continuité. Les marches du temple, serties des plus grands artistes depuis 1956, l’attestent. Il y a comme une fierté à se rappeler que le premier festival international, qui a reçu au Liban les plus illustres scènes du monde, est encore à l’œuvre. Les guerres, la ‘région’ éloignée, dangereuse, boudée par les uns et squattée par les autres n’ont pas eu raison de l’opiniâtreté de celle que je désespérais de rencontrer.

J’ai à peine le loisir de regarder les images du passé que, ponctuelle, Mme Arida apparaît. Toute de blanc vêtue, les cheveux blonds lâchés, elle me reçoit avec l’aisance des personnalités habituées aux entrevues. L’ancienne championne du Liban de ski sur neige au pays est toujours belle, comme dans les photos de ski nautique quand elle a été 2ème championne d’Europe. Ouverte et présente de bout en bout de l’entrevue, le temps ne semble pas avoir laissé de traces sur la présidente du Festival international de Baalbek qu’elle dirige depuis 1973 avec la même poigne (lors de l’entrevue en septembre 2011, elle était encore présidente du Festival, avant de passer le flambeau à Nayla de Freige).

Parler avec cette dame puissante qui côtoie des personnalités influentes de tous genres, artistiques, politiques (dont le Hezbollah avec qui elle doit négocier certaines restrictions au Festival), s’avère tout de suite un plaisir : sûre d’elle-même, pondérée, agréable à regarder encore malgré ces 84 ans, brillante. Le mot ne me lâchera pas… et les années et décades qu’elle déroule pour moi seront légères au contact de son vécu, de sa ténacité, de son enthousiasme pour le Liban.

Elle m’expliquera comment elle a travaillé dans le domaine social au Sud à AïtaChaab pour éviter la migration de cette région, particulièrement éprouvée, vers la ville, avant les années 1960. Mais elle me racontera surtout, dans le menu détail, comment l’idée du Festival s’est mise en place chez le Président Camille Chamoun alors qu’il était encore ambassadeur à l’UNRWA à Londres, en 1947 ; et comment suite à un concours de circonstances, ils ont été amenés, elle et son premier mari, Ibrahim Sursock, à le fréquenter avec sa femme Zalfa, une parente à elle. Elle me donnera les noms des artistes qu’ils sont allés voir ensemble, à l’époque, auCovent Garden, à l’Albert Hall, ce que ces derniers ont interprété… Et comment, une fois président de la République, en 1952, Camille Chamoun a reconstitué le Conservatoire de musique, ramassé de l’argent, envoyé chercher de grands musiciens, dont Anis Freiha… et qu’il a mis sur pied le rêve qu’il mijotait et qui lui tenait à cœur : mettre à l’honneur artistiquement l’acropole de Baalbek, grande richesse touristique, dans une région défavorisée.

Les noms, dates, fonctions, repères sont tous absolument intacts dans ses souvenirs. Elle ne les rabâchera pas, mais n’économisera aucun engouement à l’égard de sa cause : faire une vitrine culturelle de ce Liban qu’elle a dans la peau et de son combat pour y arriver.

Elle partagera longuement sa lutte avec moi, avant de glisser, avec la même élégance à me raconter ses déceptions, ses principes, sa foi inébranlable en Dieu et les manifestations de (ce que je ne peux pas appeler dans son cas) la ‘vieillesse’.

Vous avez de bons souvenirs, comment faites-vous pour avoir cette mémoire des détails ?
Je me souviens de tout ce que j’ai vécu. C’est moi qui vérifie et corrige tous les programmes depuis 54 ans. Je suis toujours en plein dans ça.

Que retient-on d’une vie remplie comme la vôtre ?
Je tire une grande satisfaction de tout ce que j’ai fait depuis 1956. J’ai consacré ma vie au festival. Je lui ai beaucoup donné et il m’a beaucoup donné. J’ai rencontré des gens intéressants que je n’aurai pas eu l’occasion et le temps de rencontrer sinon.

Comment le temps a passé sur vous ?
Le temps passe tellement vite. J’ai connu des choses tellement belles et extraordinaires que je me demande quelque fois si c’est bien moi qui ai assisté depuis 56 ans à tout ça.

Pensez-vous que vous êtes née sous la bonne étoile ou on se développe, on se forge au fur et à mesure ?
Non, mais j’ai été élevé par mon père (chirurgien gynécologue qui a fait ses études à Columbia) qui tenait à développer la volonté chez l’enfant. Quand j’étais petite ma mère jouait du piano, mon frère du violon, ma tante chantait en arabe, mon oncle maternel avait une très belle voix. Il chantait n’importe quel opéra. J’adorais la musique. Puis à l’âge de 14 ans, je suis rentrée aux Jeunesses musicales qui recevaient un à deux musiciens chaque année. Cela s’est arrêté avec la guerre. Je ne me rendais pas compte de l’importance de la musique mais, quand on a grandi, tout s’est développé. Surtout quand le président Chamoun a voulu faire jouer du jazz, du théâtre, de l’opéra, du ballet…

Comment vous faites pour garder l’entrain ?
Quand nous étions jeunes mon père nous a fait faire beaucoup de sport. Mon frère était champion du monde de ski nautique. Le sport force la volonté. J’ai donc été élevée comme cela et j’ai élevé mes filles avec cet esprit. Durant les compétitions, je les montais avec moi aux Cèdres, même très jeunes (à quatre mois, je les mettais dans une luge) et malgré leurs protestations de froid, j’exigeais d’elles qu’elles restent sur les pistes.

Qu’est ce que vous faites comme sport actuellement ?
J’ai continué à faire du ski jusqu’à il y a quatre ans… mais mon frère René qui est venu s’installer chez moi à la mort de mes parents n’a plus accepté que j’en fasse. Notre hôpital était détruit et il me disait que si je tombais, la fracture serait dangereuse à mon âge.

Comment avez-vous vécu cette frustration ?
J’étais très malheureuse.

Avez-vous senti alors que vous avez vieilli ?
Oui. Jusqu'à maintenant, j’ai toujours envie de chausser mes skis et de monter. C’était une passion pour moi. Mais on m’a dit : ‘’Tu as 84 ans. S’il t’arrive quelque chose, qu’est-ce qu’on fait ? Khalas’’. J’en prends mon parti. Mais je continue à faire des projets. Je vais de nouveau à Salzburg.

Qu’est-ce qu’on lâche aussi avec l’âge ?
J’ai lâché le tennis, il y a cinq, six ans. Mais je nage trois fois par semaine au moins. Pour se maintenir, il faut absolument faire quelque chose surtout si c’était une habitude.

Comment pourrait-on définir la vieillesse ?
La vieillesse, c’est quand on ne peut plus faire ce qu’on faisait avant.

Qu’est-ce qui vous donne envie de vous lever le matin ?
Le travail. Je suis au bureau la plupart du temps. Ce matin, j’ai une petite grippe, mais je suis venue quand même. J’ai des problèmes avec le ministère de la Culture qui veut détruire le mur qui entoure le temple de Bacchus. Là où nous avons organisé les plus belles manifestations. L’acoustique était formidable. Je suis rentrée et j’ai vu les bulldozeurs, ils ont enlevé les câbles sans nous avertir… (Elle s’enflamme et me raconte où ils vont piocher, comment ils vont déterrer les moteurs, construire une structure en fer, mettre un treillis… pour terminer avec) : C’est épouvantable. L’être humain est comme ça.

Vous avez du connaître de grandes déceptions. Qu’est-ce qui ne vaut pas la peine dans la vie ?
Il y a de grandes déceptions, mais le festival marche... Le gouvernement libanais est décevant… La vie est une frustration.

Et dans les rapports humains ?
Il y a beaucoup de journalistes qui ont écrit contre moi. Cela m’énervait. Puis un jour, alors qu’on me rapportait ce qu’on disait de moi, je leur ai dit : ‘’faites-leur savoir que la prochaine fois que les journaux veulent médire sur moi, qu’ils viennent prendre des photos, parce que les leurs sont affreuses’’. Ils se sont étonnés que je garde mes nerfs. Depuis, ce n’est plus mon problème. Le chien aboie et la caravane passe.

Et avec les proches, dans la vie de tous les jours ?
Ca ne vaut pas la peine de faire des histoires, de s’énerver, quelque soit les circonstances. Il faut se dire ‘hayda el maoujoud’. C’est ce que nous avons. Qu’on aime ou qu’on n’aime pas. J’applique ce principe et je vis avec.

L’amour a-t-il occupé une grande place dans votre vie ?
L’amour existe et donne de la force. Il protège. J’étais très amoureuse de mon premier mari qui me suivait partout, après trois mois de fréquentations. Il m’attendait dans la voiture pendant que je skiais dans la voiture. Cela me plaisait beaucoup. Quand on s’est quittés, il me téléphonait à 8h du matin, découpait mes photos. Il voulait venir me chercher et agissait comme si nous étions encore mariés. Mais quand j’ai divorcé, j’ai beaucoup lutté pour garder mes filles. Il est mort dans son lit. Heureusement pour lui. Moi je me suis vite remariée, avec Arida. Il a 86-87 ans. Il vit au Mexique et vient de temps en temps.

Comment dépasse-t-on les échecs ?
Avec la volonté. J’ai toujours pensé qu’il fallait continuer. Je n’ai jamais quitté le Liban, même pendant la guerre. Je ne voulais pas être comme les Palestiniens, sans patrie. J’ai envoyé mes filles mariées, avec leurs bébés de quelques mois, en France, mais moi je n’ai pas voulu quitter ni ma mère ni mes frères… C’est ancré en moi. Si nous avions tous quitté que serait-il arrivé du Liban ?

Qu’est ce qui vous a maintenu aussi engagée : la chance, le destin ?
C’est la volonté et le Liban. Le Liban avant tout. On raconte à l’étranger la guerre, les assassinats, les enlèvements… Je tiens à montrer que le Liban est un pays de culture, de convivialité, avenant…

Vs ne vous êtes jamais dit : ‘’c’est fini, laissez-moi tranquille, je ne veux plus rien savoir ?’’
Jamais. Jamais. Maintenant il y a un âge où je dois arrêter. Mais je ne peux pas, car je dois aplanir le terrain à la personne qui doit me remplacer. Je ne peux pas la laisser avec ces problèmes.

Mais pourquoi vous voulez abandonner ? Vous semblez être bien.
Je dois laisser parce que je ne vois plus mes arrières petits enfants que je ne connais pas. Cela me manque. Je veux les voir grandir, me promener, je ne vois plus mes amis à l’étranger comme la femme de Von Karayan qui organise le festival de Salzburg et que je vais aller visiter. La retraite est venue très tard.

Vous pensez que de nos jours, beaucoup de personnes ont encore votre dévouement pour une cause ?
Les jeunes ont toujours ça. Mais ceux qui sont dans le comité ont leur travail. Moi je n’avais pas de travail professionnel. Maintenant toutes les femmes ont un métier.

Ce n’est pas une question de valeurs ?
Avant, quand on avait quelque chose en tête on devait y travailler. Maintenant… Hayda el maoujoud. Nous devons travailler avec ce qu’on a. Nos jeunes ont des qualités importantes, on peut les former.

Quel regard jetez-vous sur les gens de votre âge ?
Mes amies sont toujours mes amies, mais elles jouent aux cartes et disent qu’alors elles oublient tous leurs problèmes. Moi je n’ai jamais joué aux cartes. Quand je travaille au Festival, j’oublie mes problèmes… Mais elles sont attachées aux cartes. J’appelle leurs réunions, l’école.

Si vous avez un conseil à donner à vos arrières petits enfants ?
Je leur ai pris des petits livres du musée, magnifiques, sur le Liban.

Et sur l’art de bien vieillir ?
Il faut faire du sport, avoir de la volonté. C’est avec la volonté qu’on arrive à tout. Il faut être croyant. Ils ont tendance à n’être ni croyant, ni pratiquant. C’est difficile. Je voudrais leur inculquer cela.

On ne vieillit pas de dedans ?
Je dois accepter mes rides. Toutes mes amies se font des piqûres. Moi je veux vieillir avec mes rides. C’est la volonté de Dieu. Ceux qui refusent cela sont bêtes. On ne peut pas aller contre nature. Mon corps a vieilli mais je l’accepte. Heureusement que je peux continuer à nager, et pas seulement rester dans l’eau. Je vais au club Yarzé, à 7h du soir, je fais mes longueurs, je me douche et tranquillement, je rentre.

Comment cela se passe avec Dieu ?
Je suis très croyante et très pratiquante même. Je ne peux pas dormir sans faire ma prière. Ça reste. Je dois aller chaque samedi à la messe.

Cela vous aide ?
Oui bien sûr, parce que j’y crois. Quand je prie pour quelque chose et que cela n’arrive pas et la plupart du temps, cela n’arrive pas, je continue à prier. La prière m’apaise, même quand j’ai des problèmes.

Avez-vous peur de la mort ?
Non. Je n’ai jamais pensé à la mort. Mais maintenant, si. J’ai demandé à mes filles, il y a quelque temps, de revenir. Avec l’âge que j’ai atteint, je peux mourir d’une minute à l’autre. Il y a des choses que je veux régler avant avec elles et je préfère qu’elles soient là.

Qu’est-ce qui est sacré maintenant ?
Mes enfants, mes petits et arrières petits enfants.

Vous reconnaissez en vous aujourd’hui la May de ses 20 ans et de ses 50 ans ?
C’est la même qui exerce ses jambes au tennis pour améliorer son jeu au ski, c’est la même qui doit être à l’heure au festival, malgré tout. C’est la même May. Je suis une lutteuse.

Si on devait garder quelque chose de votre vie et enlever autre chose ?
(Elle réfléchit) : Quoi enlever ? A mon âge, on n’a pas beaucoup de choses : ma natation, ma santé, mes enfants. Je veux leur apprendre avant tout ce que c’est que le Liban. Dieu seul sait si je travaille dans une contrée difficile.

(Elle me raconte ses tractations avec le Hezbollah pour leur faire admettre la musique, son dialogue avec ses gens, très disciplinés, la lutte contre la peur, le danger que représente pour certains cette région.
Le Liban a longtemps été sa priorité qui a motivé beaucoup de ses choix de vie. Elle en veut à son deuxième mari, natif du Mexique et qui s’y est installé durant la guerre, quittant le Liban. Elle me raconte ses efforts pour vivre entre les deux pays, puis sa décision unilatérale de rentrer au bercail… Elle lui en a beaucoup voulu.
Vers la fin de l’entrevue, je me disais que cette femme avait tout pour elle. Bien née, belle, riche, à la tête d’un projet qui lui a donné satisfaction pendant plus d’un demi-siècle, aimée, en possession de tous ses moyens, entourée...
Pourtant la fonceuse à qui tout réussit, qui contrôle toutes les dates, les souvenirs, les décisions, les réalisations, les espoirs, voire même jusqu’aux échecs m’avouera que ce qu’elle n’a pas pu surmonter c’est la maladie de son frère, René, et dont il est mort, l’année précédente.)

C’est terrible. Quand mon frère était malade, je ne dormais pas avant 5h du matin. Je n’ai pas arrêté d’espérer pendant quatre mois. J’ai délaissé le bureau. Deux jeunes m’ont remplacée. Je suis restée à l’hôpital. J’étais dans un état second.

Vous n’avez pas fait avec, en vous disant Hayda el maoujoud, c’est la réalité?
Je n’ai pas accepté cela du tout. Je ne venais plus au bureau. Et d’ailleurs la seule fois où j’y étais, il s’est senti le plus mal. J’ai continué à lutter, à téléphoner aux États Unis, à voir les médecins. Je continuais à prier, même si je savais que c’était fini. La prière m’a beaucoup aidée. Je continue, mais tout me le rappelle. Et je suis très triste. (C’est alors qu’elle m’expliqua pourquoi elle avait si souvent remis notre rendez-vous). Je n’avais pas la tête à faire une interview.

C’est sur cette vulnérabilité devant la souffrance que je quitte cette femme exceptionnelle, plusieurs fois décorée par des présidents de la République et même des rois (du Liban, de France, de la Jordanie, d’Italie, d’Espagne) et qui ne perd pas le nord. Alors qu’elle reçoit déjà son prochain rendez-vous, elle n’omet pas de me confirmer en guise d’aurevoir : ‘’Je vous envoie mon curriculum demain’’.

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