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Rencontre avec Chyno, rappeur sans frontières

Chyno, bien connu des amateurs de hip-hop au Liban, nous a invité à discuter des thèmes de son premier album solo. Une expérience dont on ressort pensif, fier et curieux.

‘Making Music to Feel at Home’ (MMFH : Faire de la musique pour se sentir chez soi ), tel est le titre du premier opus solo de Nasser Shorbaji, alias Chyno. Un nom qui décrit à merveille l’état d’esprit de ce trentenaire métis d’origine philippine et syrienne, qui a beaucoup voyagé avant d’atterrir au Liban, et pour qui les questions d’identité et de nationalité ont une importance cruciale. ’’Lorsque ma famille a quitté la Syrie, je me suis rendu compte que je n’avais pas réellement d’attaches, ni là-bas ni aux Philippines, se souvient-il. Je suis revenu m’installer au Liban, où j’ai toujours apprécié la liberté dont jouissent les artistes, mais je me posais beaucoup de questions''.

Sa recherche d’identité, donc, s’exprime dans son rap, au travers de rimes percutantes, parfois dures, souvent drôles. Son parcours universitaire ne le prédisposait pourtant pas à s’emparer d’un micro pour y déverser ses craintes et ses valeurs : ‘’Au milieu des années 2000, je travaillais comme banquier en Syrie, après avoir terminé mes études de finance, raconte-t-il, mais ça ne me plaisait pas du tout, j’étais malheureux et je n’écrivais presque plus.’’ Il décide alors de revenir au Liban pour étudier, et c’est là qu’un ami l’encouragera à se joindre à un groupe et à écrire en arabe.

Il finira en 2008 par devenir l’un des trois membres de Fareeq el-Atrash, fameux groupe de rap libanais toujours en activité. ’’Avec Fareeq, je savais que j’avais envie d’écrire à propos de certains sujets, mais je ne savais pas encore exactement quel devait être mon message, se souvient Chyno. Avec cet album, sur lequel j’ai travaillé deux ans et demi, j’ai enfin pris le temps de mettre des mots sur des émotions et des revendications extrêmement personnelles.’’ Cet angle introspectif, intime, explique l’absence d’autres rappeurs pour l’épauler sur l’ensemble de l’album. Seuls quelques musiciens et chanteuses apparaissent çà et là pour agrémenter les couplets de Chyno. A la production, même principe : à l’exception de son collègue de Fareeq, Eddie ‘’Ed’’ Abbas, et de son ami Carl Ferneine, qui signent chacun une piste, le rappeur s’est lui-même chargé de toute la composition de l’album.

Un concept fort, des thèmes difficiles
Au cours de l’écoute de ‘MMFH’, on retrouve des références artistiques, des jeux de mots, des traits d’humour et des thèmes récurrents (les problèmes de visa, d’intégration, d’identité), mais jamais de politique en tant que telle. ‘’J’ai vu trop d’artistes prendre position, par exemple au début de la guerre civile syrienne, puis se mordre les doigts lorsque la situation a évolué. Aujourd’hui, je suis soulagé de ne pas avoir suivi leur exemple’’, raconte Chyno. Selon lui, l’album est conçu pour s’écouter d’une traite : les premiers morceaux sont indéniablement sombres, portés par des productions graves et lancinantes et des paroles lourdes de sens. ‘O.P.P.’ (Other People’s Property), par exemple, narre l’histoire d’un kamikaze prêt à mourir en martyr. Puis l’album évolue vers des productions plus douces, apaisantes, malgré des thèmes qui font cogiter l’auditeur, d’où qu’il vienne (Chyno a sciemment choisi d’enregistrer tout l’album en anglais, par préférence personnelle, mais aussi pour toucher un public plus large).
‘Origami’, qui clôt ‘MMFH’, décrit ainsi les états d’âme de deux femmes : l’une, idéaliste, athée, vient au Moyen-Orient pour y chercher ce qui lui fait défaut, l’amour et le sens dont sa vie manque. La seconde, religieuse et traditionaliste, tente de quitter son pays pour assurer son futur, prouvant que sa foi ne suffit pas toujours. ‘’Je voulais pointer du doigt les petites hypocrisies dont nous faisons tous preuve par moment, sourit Chyno. Je ne me permets pas de juger ces personnes, au contraire, ces petits défauts sont ce qui m’attire chez les gens.’’

Une scène qui se développe
L’album sort donc dans un paysage ‘’rapologique’’ libanais en pleine évolution. ‘’La scène hip-hop de ce pays est comparable à ce qu’elle était aux USA dans les années 80 : la musique est encore très ‘’soul’’, bon nombre d’artistes mettent encore l’accent sur le savoir et la dénonciation de l’injustice qui les entoure, et une bonne entente règne entre la majorité d’entre nous, se réjouit Chyno. Le rap libanais n’est pas encore commercial, l’argent n’a pas encore pris le pas sur l’amour que nous portons à cette musique. Et des artistes reconnus comme Dizaster (rappeur de ‘’battle’’ américano-libanais) reviennent ici pour participer aux événements hip-hop que nous organisons… Avec un peu de chance, la scène locale continuera dans cette direction, et de plus en plus d’artistes pourront vivre de cette musique.’’ C’est tout ce qu’on leur souhaite.

Boutros al Ahmar


> Chyno anime chaque lundi ‘Bar Fight’ à Radio Beirut, où lui et ses acolytes se produisent ensuite gratuitement dans une atmosphère de compétition saine.

(Photos prises par Myriam Boulous, Nadim Kamel, Sam Wahab)

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