Musique en fête et apothéose pour l’Orchestre Philharmonique du Liban

Vendredi 20 juin, l’Orchestre Philharmonique du Liban, placé sous la direction de Harout Fazlian, terminait sa saison des concerts en apothéose avec pour Guest Star, le pianiste tant attendu du public libanais, Abdel Rahman El Bacha.


L’ouverture du concert se faisait avec le premier mouvement de la symphonie “La Paix” de Toufic El Bacha (1924-2005); œuvre composée durant la guerre au Liban et dans laquelle l’auteur se posait des questions d’ordre métaphysique : les thèmes orientaux se meuvent dans une harmonie classique, relevés par une orchestration grandiose et quelque peu pompeuse par moments.

Le quatrième concerto pour piano de Beethoven a été l’occasion pour le public libanais d’entendre pour la première fois Abdel Rahman El Bacha accompagné par un orchestre. Il a fallu attendre quinze après sa création, pour que l’Orchestre Philharmonique du Liban ait le privilège d’accompagner ce grand artiste dont la modestie n’a d’égale que son immense talent. Notons aussi une autre lacune, celle de n’avoir pas encore mis dans le répertoire de l’orchestre les cinq concertos pour piano de Beethoven. Avec le quatrième concerto, El Bacha n’a pas fait dans la facilité ; voilà un concerto qui avait dérouté plus d’un lors de sa création en 1808 à Vienne, et dans lequel Beethoven avait fait preuve d’innovation : le concerto débute, contrairement à la tradition, avec un solo de piano qui expose le thème principal, repris ensuite par l’orchestre. Chef-d’œuvre de la littérature concertante pour le piano, les octaves, doubles notes, trilles de plus en plus longs, mains alternées, souplesse de la main gauche, deviennent la signature du grand maître.

Si tous ces moyens sont simplement utilisés à des fins techniques, l’œuvre sombrerait dans la banalité, mais sous les doigts de El Bacha voilà qu’il en est autrement : un toucher à vous donner la chair de poule, des notes perlées qui vous chatouillent les oreilles, jamais, depuis quinze ans, le piano de l’orchestre n’avait sonné avec autant de beauté. El Bacha dispose de toutes les qualités pour contrôler le moindre trait, notamment dans les mouvements rapides, et faire preuve d’une impressionnante discipline, mettant bien en évidence les contrastes, ce “Sturm und Drang” beethovénien qui faisait dire à Gœthe que la maison allait s’écrouler. Sans alourdir le dialogue avec l’orchestre, El Bacha dessine les contours de chaque mouvement avec un subtil équilibre des sons et, sous ses doigts, aucun effet superflu, tout est à la fois dense et aérien, immense et intime, un jeu parfaitement maîtrisé où la poésie occupe une grande place. A ses côtés, un orchestre attentif aux moindres inflexions du soliste, prenant visiblement un plaisir immense à l’accompagner.

En deuxième partie du concert, “Les Tableaux d’une Exposition” de Moussorgsky dans la sublime orchestration de Maurice Ravel. Belle occasion pour permettre à l’orchestre de conclure sa saison en apothéose, et à son chef, Harout Fazlian, de se surpasser dans cette œuvre à la fois intimiste et grandiose. La vision assez imagée de Fazlian a laissé libre cours aux pupitres solistes d’exprimer avec beaucoup de coloris les divers passages de l’œuvre ; à commencer par le saxophone et le basson dans “Le Vieux Château”, le hautbois dans “Les Tuileries”, le tuba ténor dans “Bydlo”, la trompette dans “Samuel Goldenberg et Schmuyle”, l’appel du Cor dans “Le Marché de Limoges”; le tout contribuant à un foisonnement de couleurs sonores et rendant ces tableaux encore plus vivants à nos yeux. De la “Promenade” initiale jusqu’à “La Grande Porte de Kiev” Fazlian défend une vision alerte mais habilement nuancée où la poésie et le panache s’unissent dans un mariage de raison.

Etienne Kupélian

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