Salwa Nacouzi : ‘‘Le Choix de l'Orient doit porter un message de tolérance et de diversité’’

Cette année, des étudiants d’Universités francophones vont décerner à un auteur en lice pour le prix Goncourt leur propre récompense : un prix appelé ‘Le Choix de l’Orient’, qui permettra à un roman d’être traduit en arabe. La présidente de l’AUF au Moyen-Orient nous dévoile les coulisses et la genèse de ce prix atypique. Entretien.


A la faveur de la venue à Beyrouth de l’Académie Goncourt, invité d’honneur du Salon du Livre 2012, l’Institut Français du Liban a lancé, en partenariat étroit avec le Bureau Moyen-Orient de l’Agence universitaire de la Francophonie, un prix littéraire ‘Liste Goncourt / Le Choix de l’Orient’, dont le lauréat sera proclamé aujourd’hui même. Le principe est simple : dans chaque Département universitaire de français de la région Proche-Orient a été créé un jury d’étudiants (en tout 18 jurys). Chaque jury a sélectionné un titre parmi les livres de la 2ème sélection pour le Prix Goncourt. Le Grand Jury délibérera à Beyrouth aujourd’hui, et la proclamation du lauréat du Choix de l’Orient se fera en présence des membres de l’Académie Goncourt, et des médias. Le Choix de l’Orient est présidé par la romancière libanaise Hyam Yared, avec pour vice-président Iskandar Habache, poète, traducteur et journaliste au quotidien libanais El-Safir. Retour sur la mise en place de ce Choix de l’Orient avec Salwa Nacouzi, présidente de l’AUF Moyen-Orient.

Pouvez-vous nous présenter ce fameux 'Choix de l'Orient' ?
Il faut commencer par l'idée de ce prix, qui vient de l'Institut français et de son équipe. Avec l'arrivée de l'Académie Goncourt, l'Institut a exprimé le souhait d'impliquer les étudiants libanais d'une manière ou d'une autre. À l'AUF, nous avons une vision plus régionale des évènements et nous avons pensé immédiatement à inclure quelques pays de la région, emblématiques sur le plan de la francophonie et d'intégrer les étudiants d'universités francophones de la région Moyen-Orient. C'est comme cela que nous avons décidé de mettre en place ce prix avec la Syrie, l'Irak, la Palestine et l'Egypte, en plus du Liban. On a pensé que cela serait une approche intéressante, surtout au regard de la situation actuelle. Nous avons été étonné de la réponse positive des universités de la région qui ont immédiatement accepté de participer à ce prix étudiant du Goncourt.

Pourquoi cet étonnement ?
Parce qu'il faut dire que c'est un exercice extrêmement difficile : les étudiants avaient un peu moins d'un mois pour lire les huit ouvrages. Il y a quand même un livre de 650 pages, qui est arrivé en retard de surcroit ! Dans le contexte actuel, avec la rentrée universitaire qui ne se fait pas début septembre, les difficultés pour les coordinateurs de faire parvenir les ouvrages sur place, ce n'était pas une sinécure. Il y a une grosse organisation logistique derrière ce prix, avec des délais assez effrayant. On sait que dans la région, on a des obstacles de toutes sortes. On s'est dit ‘‘On fonce, et on bannit les obstacles au fur et à mesure’’, et c'est ce qu'on a fait... C'était extrêmement enthousiasmant, pour vous dire la vérité. Parce que distribuer les Goncourt dans les lycées français, c'est simple : on prend les livres dans la librairie à côté et on fait lire. Ici, c'est traverser les frontières, Egypte, Palestine, Syrie, c'est pas évident. On se dit qu'il faut y aller sans calculer les difficultés à l'avance. La motivation des étudiants a également été une surprise: ils se sont tellement mobilisés qu'on a dû créer un jury supplémentaire. Il y a un nombre incalculable de chroniques déjà écrites.

Comment avez-vous sélectionné les étudiants ?
On a fait confiance aux universités sur place, que nous connaissons bien et avec qui nous travaillons étroitement au quotidien. Les professeurs ont choisi eux-même leurs étudiants, qui sont en général entre la licence et le master, car nous avons besoin de personnes capables de lire rapidement les ouvrages et d'avoir un esprit critique.

Quel est le rapport de ces étudiants avec la littérature française contemporaine ?
Cela va être très intéressant de le découvrir au moment de la remise du prix je pense. Personnellement, j'ai déjà vu passer quelques chroniques et je pense qu'on aura des choix très différents en Irak, en Egypte, en Syrie. C'est à ce niveau là que c'est vraiment intéressant à analyser : ce n'est pas seulement le rapport à la France, ou à la francophonie occidentale qui doit attirer notre attention. Il y a à l'intérieur de la francophonie Moyen-orientale des différences, peut-être autant qu'entre le Moyen-Orient et la France. Je ne suis pas sûre que le choix des jurys sera le même, je m'avance peut-être mais c'est mon impression. Le véhicule commun, la langue française, couvre une multitude de différences. Il y a une incroyable diversité culturelle dans la région et le plus fascinant c'est que tous ces étudiants sont arabophones et francophones, deux langues qui véhiculent des cultures différentes. Cette diversité là, il me semble, si elle passe par le Choix de l'Orient, c'est une démarche de tolérance. Au fond, il y a l'idée, qu'on peut avoir le même véhicule mais être divers et ne pas convoyer les mêmes valeurs. C'est là où il faut qu'il y ait un dialogue des cultures et des valeurs grâce au livre qui est un outil de résistance pacifique.

Quelle est la place du blog des étudiants dans le projet ?
C'est très intéressant. Il y a eu en amont un travail de discussion entre les professeurs et l'Institut culturel français. Une méthodologie de lecture et de débat a été mise en place, commune à tous les pays, pour apporter une homogénéisation des discussions. Tous ont travaillé ensemble à élaborer des fiches techniques et des orientations de débats. Cela a été un des éléments les plus intéressants pour les enseignants. Il y a eu un gros travail méthodologique et un apport au niveau de la formation des étudiants. Cela a créé un véritable débat basé sur une méthode solide, ce qui est très encourageant pour la suite. Il y aura une suite, évidemment.
On va essayer de pérenniser le projet, on va d'abord traduire le roman en arabe, puis il y aura des événements organisés en marge du prix Goncourt dans les universités partenaires et continuer le débat. On pourra aussi penser à élargir le prix à d'autres pays l'année prochaine et créer à terme un prix spécial de la région.

Que représentera un tel prix pour la région ?
Premièrement c'est l'idée de dire que la francophonie de la région n'est pas que libanaise. Il y a derrière cette francophonie une image du Moyen-Orient qui est autre que ce que l'on raconte. Cela prouve que les étudiants sont capables d'apprécier et de débattre d'œuvres qui sont parfois proches, parfois loin de leurs propres cultures. Cela montre aussi que les participants sont bien ancrés dans le monde et pas restreints au Moyen-Orient, qu'ils peuvent discuter d'autres sujets que ceux auxquels on les cantonne généralement. Aujourd'hui on a l'enthousiasme du printemps arabe, le désenchantement de l'automne arabe, des sujets qui monopolisent l'attention au Moyen-Orient. Il y a des hommes et des femmes derrières ces questions, une jeunesse qui doit être mise en valeur parce qu'elle lit, réfléchit, débat, et qu'elle a les mêmes aspirations que la jeunesse de n'importe quel autre endroit du monde.

C'était important de faire cette démarche pendant le Salon du livre francophone ?
Oui, très important. Ce Salon doit être un événement de la francophonie au niveau régional. Le Liban a bien sûr une francophonie plus identitaire, plus historique, et se doit d'être un vecteur régional de la littérature et de la culture francophone. Le petit événement qu'est le Choix de l'Orient met en branle l'idée que ce Salon doit devenir totalement régional.

Avez-vous des pronostics ?
Je pense que ça va être très difficile, même pour l'académie Goncourt. Je trouve qu'il y a des œuvres exceptionnelles. J'ai adoré le Deville, le Ferrari et le Enard est magnifique. Il y a dans la liste des huit au moins quatre ou cinq ouvrages qui sont des livres magnifiques à lire.


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