Home Top (1440 x 150px)

Naim : Le Figaro de l'Orient

On peut être rempli d’idées préconçues à la sortie d’un livre cherchant désespérément des pseudo icônes locales, tant l’intelligentsia libanaise nous étouffe chaque jour par ses excès de nombrilisme. La biographie d’un coiffeur devenu star des ‘choucroutes capillaires’ des sixties ; il n’y a rien de bien passionnant, a priori. Je me remémore l’excellent Fernandel dans ‘Coiffeur pour dames’, sorti en 1952, et je trouve tout à coup une pointe d’intérêt à tenter de découvrir Carole Corm, l’auteur du livre ‘Naim, A Brush with History, From 1950s Beirut to Glamorous London’.
Et à en savoir plus sur le personnage qu’est Naim, le confident de nos mères et grand-mères, le témoin de potins inavouables…


Vous le dites issu de la bourgeoisie. Très surprenant que ses parents l'aient laissé embrasser une telle profession manuelle et légèrement artistique, quand tous les fils de la bourgeoisie se devaient d’être médecins, avocats ou de faire "comme papa". Pourriez-vous nous en dire davantage ?
Naim a grandi dans un milieu bourgeois, mais il a eu une enfance très malheureuse. Ses parents se sont rapidement désintéressés de lui. Durant sa jeunesse, il lui arrive un grand malheur que l'on raconte dans le livre. Cela le mène à vouloir se tuer. Il fait alors tout pour devenir indépendant et se libérer des siens. Un oncle bienveillant lui propose de travailler dans un grand salon beyrouthin de Bab Idriss (chez Michel Khadra), attenant à sa boutique de montres. Naim saute sur l'occasion et se découvre un talent pour la coiffure. Ses parents s'opposent à ce choix, jugeant que cela n'est pas digne de leur famille, mais baissent les bras rapidement, car, au fond, la vie de leur fils ne leur importe guère.

A-t-il créé un style particulier ? A-t-il laissé son nom à une coiffure particulière, à une technique ? Ou s'est-il contenté de plagier les tendances parisiennes, londoniennes ou new-yorkaises ?
Naim est connu pour ses chignons, c'est sa grande spécialité. Il en a créés des centaines. Il aime surtout les coiffures de bal. Il a d’ailleurs participé aux plus grands, comme celui qui s’est tenu en Iran pour le couronnement du Shah, à Saint-Tropez lors de l’ouverture du Byblos, à Paris pour le bal du Baron von Pantz, à Londres lors des courses d'Ascot ou les grands bals déguisés d’Elton John. D’ailleurs, Naim se désole de l’état actuel des coiffures où le brushing s’applique sur toutes les têtes, et où les femmes rechignent à avoir ne serait-ce que la moindre petite épingle dans leurs cheveux. Pour la reine Nariman d'Egypte, exilée à la fin des années 50 à Beyrouth, il crée ‘la mèche amoureuse’ devenue très à la mode à l’époque. Jeune, il est envoyé à Paris pour se parfaire. Il y découvre les sœurs Caritas (elles aussi connues pour leurs chignons) et Claude Maxime, avec qui il ouvrira un salon vingt ans plus tard. A la fin des années 60, son propre salon à Beyrouth est mentionné comme l’un des meilleurs au monde, aux côtés de Vidal Sassoon à Londres et d’Alexandre de Paris !

Est-il le figaro le plus célèbre du monde arabe ?

Oui sans aucun doute. Il est peut-être moins connu par les nouvelles générations, mais demandez à votre mère ou à votre grand-mère, et elle vous racontera. J’ai trouvé cela dommage que l’on oublie certains acteurs de la vie culturelle du Liban et de la région. Je pense également à la couturière Madame Isabelle, qui était une légende dans les années 50 et 60 grâce à ses robes.

Sa célébrité a-t-elle réellement dépassé les frontières du monde arabe et d'une clientèle arabe ?
Vous seriez étonnés. Aujourd'hui, de nombreuses personnalités du gotha européen comme SAR la Princesse Michael of Kent ainsi que la Princesse Alexandra Schoenburg ont recours à ses services. A Paris, Danielle Mitterrand et Anémone Giscard d'Estaing sont passées dans son salon, ainsi que Charlotte Rampling ou encore Sylvia Kristel (l'actrice des films érotiques ‘Emmanuelle’).

A-t-il créé une école professionnelle ?
Il aurait bien aimé. Naim était à son apogée au début des années 70. Si la guerre ne l’avait contraint à travailler hors du Liban, il l'aurait sans doute fait. Il a formé une équipe, dont la première coiffeuse au Liban à coiffer des hommes (c’était à l’hôtel Al Bustan dans les années 60), ainsi qu'Antoinette, qui exerce toujours, que l’on surnommait ‘’Le petit Naim’’. Un autre rêve qu’il a eu était d’ouvrir un salon pour enfants. Il le dit dans le livre, s'il avait rencontré un homme d’affaires arabe avec une vision, tout cela aurait pu se faire. Mais Naim, à lui seul, ne peut être coiffeur et businessman.

Comment avez-vous eu l’idée d’écrire un livre sur ce personnage atypique ? Et pourquoi avoir choisi d’écrire en anglais ?
J’ai tout de suite voulu raconter l’histoire de Naim, en l’écoutant m’en parler. Cet homme a rencontré tous les grands acteurs du monde arabe ces dernières cinquante années. Enfin, beaucoup. Il a coupé les cheveux de René Mouawad un mois avant qu’il ne soit assassiné, il a coiffé Fairouz pour son concert au centre-ville juste après la guerre, il est parti en Iraq et en Lybie avec Sabah... A travers lui, c'est une partie de l’histoire de la région que l’on découvre, d’un point de vue original. Après tout, pourquoi laisser la parole aux seuls dirigeants ? Je commence d’ailleurs le livre avec une citation d Orhan Pamuk : ‘’We don t need more museums that construct the historical narratives of a society, community, team, nation, state, tribe, company, or species. We all know that the ordinary, everyday stories of individuals are richer, more humane, and much more joyful.’’
Bien que Naim et moi sommes francophones, je pense que l’anglais touche un plus grand nombre de personnes aujourd'hui, que ce soit au Moyen-Orient ou en Europe. Le faire en français aurait plu à une minorité. Aussi, la maison d’édition Darya Press est une maison anglophone.

Propos recueillis par Caroline Hayek


> ‘Naim - A Brush with History - From 1950s Beirut to Glamorous London’ , Carole Corm , aux éditions Darya Press. Dessins originaux de Naim.

Articles Similaires

Article side1 (square shape or rectangular where the height is bigger than the width)
Article side2 (square shape or rectangular where the height is bigger than the width)