Le ‘‘Tremblaysien’’ Salah Stétié : ‘‘à l’origine de ma carrière il y eut de Gaulle’’

Par décret de M. François Hollande, Président de la République française, M. Salah Stétié, écrivain et diplomate, vient d'être élevé dans la toute dernière promotion à la dignité de Grand Officier de l'Ordre de la Légion d'Honneur(*). Dans une entrevue accordée à l’Agenda Culturel, il revient sur sa carrière et son parcours.


Votre carrière de diplomate vous a amené à beaucoup voyager et à rencontrer des personnages historiques à l'image du Général de Gaulle. Pouvez-vous nous dire quelques mots sur cette rencontre ?
C'est une grande histoire dans ma vie que la rencontre de celui dont l'histoire de France et l'histoire du monde retiendra le nom : le Général de Gaulle. J'ai eu le privilège de rencontrer ce géant plusieurs fois dans mon existence, la première fois n'étant qu'un écolier de 12 ans, les autres fois, à plus de trente ans alors que j'étais diplomate à l'ambassade du Liban en France. La première fois à 12 ans, donc, je venais d'écrire un poème ‘Le chant de la France libre’ pour célébrer, avec des mots sinon d'enfant du moins d'adolescent, le combat de la France libre et gaulliste contre les Pétainistes collaborateurs qui, à cette époque, dominaient le Liban, mon pays d'origine, soumis au mandat français, mandat confié par la Société des nations en 1920 à la France pour que celle-ci conduise ce petit pays à la modernité et à l'indépendance. Quand je rencontre de Gaulle, nous sommes en pleine Deuxième Guerre mondiale, en 1942, et après une bataille de quelques jours, les Français libres, les Gaullistes donc, aidés par les Anglais, avaient réussi à chasser du Liban l'administration et l'armée pétainistes. Mon petit ‘Chant de la France libre’ prétendait être la Marseillaise gaulliste, rien moins que cela ! Les Français installés au Liban, l'armée française d'Orient et les autorités gaullistes exploitèrent le phénomène poétique et francophone que j'étais. On me demanda des interviews, on fit de moi une petite vedette. De Gaulle, venu d'Alger, entendit parler du petit bonhomme et l'épouse du Haut-Commissaire, le Général Catroux, m'invita, accompagné de mon père, un universitaire de langue arabe, à venir à la Résidence des Pins, le palais où résidait le Général de Gaulle, pour saluer ce géant, moi-même rien qu'un Petit-Poucet. Le jour dit, j'arrive avec mon père à la Grande Maison. De Gaulle est sur la terrasse, qui se promène. Madame Catroux s'empare de moi, me dirige vers le héros de la France Libre qui me tapote la joue affectueusement, une joue déjà toute rouge de timidité, et me dit : ‘‘Ah, petit jeune homme, on me dit que tu aimes beaucoup la France et que tu mérites de la connaître. Un jour viendra où tu la connaîtras avec ses hautes montagnes, ses admirables plaines, ses fleuves généreux, ses rivières, ses paysages, ses villes liées à des provinces nombreuses balayées par le vent de l'Histoire et pointant de hauts clochers dans son ciel, ses monuments, tout ce qui fait de ce pays un des plus beaux et des plus civilisés du monde. Tu y feras tes études. Tu y publieras tes livres...’’. De Gaulle était ce jour-là prophète et, de fait, la France jouera dans ma vie professionnelle autant qu'intellectuelle, diplomatique et poétique, un rôle déterminant, et cela vingt, trente ans après ! Je serai nommé conseiller à l'ambassade du Liban en France où je m'occuperai spécialement des affaires culturelles et de presse. À ce titre, j'assisterai au Palais de l'Élysée aux conférences saisonnières qu'y donnera le Président de la République française, le Général de Gaulle, élu Chef de l'État en 1958, et ce sera pour moi une immense fête de l'esprit et du cœur à la fois ! Plus tard encore, nommé Conseiller d'ambassade de première classe, j'aurai le privilège d'organiser la première visite d'un Président libanais en France et de participer aux entretiens qui s'ensuivirent. Pour le diplomate que j'étais, c'était une joie intellectuelle considérable que d'entendre (et de retenir) les hautes analyses et les intuitions qui émanaient du Général, spontanément semble-t-il, mais en fait mûrement réfléchies, le Général étant un des rares génies politiques de son temps. J'ai appris beaucoup de lui en quelques jours. Mais le mieux serait, pour vos lecteurs, de lire mes mémoires, ‘L'Extravagance’, parus il y a un peu plus d'un an aux éditions Robert Laffont, et qui ont obtenu un prix considéré comme prestigieux, le Prix Saint-Simon, décerné par un jury fort représentatif présidé par le Chancelier de l'Institut de France, Gabriel de Broglie, un homme remarquable avec qui j'ai collaboré quand il présidait, auprès du Premier ministre, la Commission générale de néologie et de terminologie de la langue française. Ces mémoires viennent d'obtenir un second prix prestigieux, franco-suisse, qui s'appelle le Prix des Charmettes et qui célèbre la mémoire de Jean-Jacques Rousseau. J'aime beaucoup la langue française et je lui ai consacré la plus grande partie de ma vie. Mon œuvre, elle, à part deux ou trois livres d'entretiens conduits en arabe, a été totalement écrite en français. J'ai d'ailleurs obtenu en 1995 le Grand prix de la francophonie de l'Académie française pour l'ensemble de mon œuvre.

Votre bibliographie, aujourd'hui considérable, commence en 1972, avec ‘Les porteurs de feu’. A cette époque vous êtes déjà entré dans une brillante carrière diplomatique. Qu'est-ce qui vous a donné l'envie d'écrire ?
J'ai toujours aimé écrire en français. À 6-7 ans, élève au Collège protestant français de Beyrouth, je publiai un petit journal “Pour mes copains” que je louais à mes amis qui en goûtaient les historiettes et les petites bandes dessinées joliment coloriées. Ce journal était loué une piastre à qui le voulait et si donc je le louais à six ou sept garçonnets ou fillettes, je me faisais mon argent de la semaine. Moi qui serai plus tard l'homme le plus désintéressé du monde, j'étais à six ou sept ans, un vrai petit Phénicien.
J'ai ensuite beaucoup écrit, à 15-16 ans, poèmes, petits récits, comptes-rendus d'expositions ou de livres dans les journaux ou les hebdomadaires locaux en français. Mes écrits étaient appréciés pour, me disait-on, leur objectivité et la qualité de leur écriture. À 20 ans, je suis à Paris, Sorbonne, Faculté des lettres, Faculté de droit et École pratique des Hautes Études, où je prépare diplômes et licences mais où, dans ma chambre d'étudiant du quartier Latin, je lis, je lis beaucoup. J'ai eu même, paradoxalement, la bonne idée de faire une grave pleurésie dont la conséquence a été une immobilisation de deux ans dans un préventorium, à Aire-sur-l'Adour dans les Landes, établissement qui possédait une bibliothèque contenant une vingtaine de milliers d'ouvrages classiques et modernes. Dire que le les ai lus tous serait mentir, mais j'en ai lu, en deux ans, plusieurs centaines, peut-être même plusieurs milliers, et j'ai longtemps vécu sur cet acquis. Pour savoir si un homme est cultivé, peut-être vaut-il mieux lui demander quelle longue maladie il a eu dans sa jeunesse, plutôt que de lui demander la liste circonstanciée des ouvrages qu'il a pu lire.
Après mes années d'études en France, achevées en 1955, je suis rentré au Liban où très vite, en connexion avec le grand quotidien L'Orient, je crée un hebdomadaire littéraire et culturel intitulé naturellement L'Orient Littéraire qui se donnera pour mission de découvrir et de révéler, dans tous les domaines des arts et de la création, au Liban et dans tout l'Orient arabe, les nouveaux artistes et les nouveaux formulateurs. Ce journal a été un instrument de détection formidable et moi-même, au service de mon journal et au service de L'Orient, je m'investirai complètement dans cette entreprise de découverte, en poussant tous mes collaborateurs à le faire en même temps que moi, inventoriant dans tout ce que produisait ce Proche-Orient-là qui fut digne d'être souligné, signalé, analysé, encouragé, diffusé. C'est ainsi que, selon ce qu'on m'a dit, j'ai joué un rôle extraordinairement fondateur dans la reconnaissance de la nouvelle poésie, du nouveau roman et de la nouvelle peinture arabes au Liban, mais aussi dans tout le monde arabe. Ce journal étant diffusé en France même, et particulièrement à Paris, aidera le jeune Liban à se faire connaître également en Europe à travers ses nouvelles figures et projections.
J'écrivais beaucoup, pour moi. Quand en 1961, je serai nommé Conseiller culturel à Paris, j'avais deux livres sur ma table de travail. Ils seront bientôt fin prêts à être publiés chez Gallimard : un livre d'essais, ‘Les porteurs de feu’, sur la nouvelle poésie arabe, paraîtra dans la collection ‘Les essais’. Un autre livre, de poésie, sera mon premier recueil, ouvrant une longue liste à suivre chez Gallimard, aux éditions prestigieuses de l'Imprimerie nationale et, plus tard, chez Fata Morgana. Ce premier recueil, intitulé ‘L'eau froide gardée’, sera publié sous la célèbre couverture blanche. ‘Les porteurs de feu’ obtiendra, lui, le Prix de l'amitié franco-arabe. À partir de ces deux livres, on verra alterner dans mon œuvre un livre de poésie, un livre d'essais, ainsi que des livres de voyage et ce qu'on appelle des livres d'artistes. Un catalogue raisonné de l'ensemble de mon œuvre, si on y inclut les petits tirages, pourrait bien compter, livres d'artistes y compris, plus de 250 titres. J'écrivais tous ces ouvrages en marge de mon travail professionnel car je serai bientôt nommé ambassadeur du Liban à l'Unesco, pendant vingt ans, puis aux Pays-Bas, puis ambassadeur au Maroc, puis Secrétaire général à Beyrouth du ministère des Affaires étrangères : une longue et “brillante” carrière, comme on dit, malgré la guerre civile qui avait éclaté en 1975. Il faut, pour se faire une idée de tout cela, lire mes mémoires.

Entre votre carrière de diplomate et votre œuvre en tant qu'écrivain et poète, votre carrière est de celles qui ne peuvent se résumer en quelques lignes. Si vous n'aviez que quelques souvenirs à garder précieusement en mémoire, quels seraient-ils ?
Non, et vous avez raison, ma carrière (mes deux carrières : littéraire et diplomatique enlacées l'une à l'autre comme les serpents du caducée de Mercure) ne peut être résumée en quelques lignes. Il y a eu bien des livres écrits sur moi et sur mon œuvre, chacun à partir d'un point de vue ou d'une référence thématique, livres – une vingtaine – que je n'aurai pas pu écrire moi-même, fût-ce sous forme de confessions ou d'auto-analyses, car, pour cela, il aurait fallu une objectivité qui m'aurait manqué. Un écrivain ou un homme cerné par d'énormes problèmes politiques comme ce fut mon cas, a nécessairement une position qui lui est personnelle sur le problème posé ou, s'il s'agit d'une question affective et très liée à sa subjectivité la plus profonde ou à son inconscient (tous les écrivains puisent l'essentiel dans leur inconscient), cet écrivain réagit à sa façon selon ce qu'il est et quelquefois sa réaction elle-même demeure un mystère pour autrui. C'est ainsi : on n'y peut rien. J'ai, comme diplomate et comme écrivain, tantôt l'un et tantôt l'autre et souvent les deux à la fois, rencontré la plupart des hommes et des femmes significatifs de mon temps, en Orient, en Europe ou dans le monde et quelquefois ces rencontres ont eu lieu dans un milieu international, à l'Unesco, par exemple, où j'ai été ambassadeur de mon pays pendant vingt ans, ou dans des conférences internationales ou bien encore à titre individuel. J'ai connu et salué, parfois tissé des liens intimes avec des dizaines, des centaines de personnes, certains entrés dans le premier cercle de mes amitiés, comme Max Ernst ou Man Ray, l'illustre photographe, que j'allais voir chez lui, rue Férou dans le sixième arrondissement de Paris, chaque semaine. J'ai, étant donné mon grand âge, rencontré André Gide, François Mauriac, Julien Gracq, André Breton, Paul Éluard, Aragon et bien d'autres et notamment, bien sûr, ceux de ma génération : Mandiargues, Yves Bonnefoy, André du Bouchet, le Grec Séféris, Prix Nobel de Littérature et d'autres Prix Nobel : le Mexicain Octavio Paz, le Péruvien Pablo Neruda que j'ai eu comme collègue à l'Unesco, et d'autres : des Chinois, des Coréens, des Japonais, etc. Sans compter mes grands amis et confrères arabes comme Adonis, par exemple, ou Mahmoud Darwîch sur qui, à sa mort, j'ai pleuré. Mon âme, si vivante par ailleurs et si accueillante à tout ce qui lui rend visite, est un immense cimetière et je ne saurai nommer aucun de mes amis en particulier ni en privilégier aucun dans mon souvenir. Autant que de Gaulle, j'aurai à nommer Gamal Abdel-Nasser ou Yasser Arafat que j'ai connus l'un et l'autre et qui, pour le monde arabe en particulier, sont de grands personnages historiques. Personnages historiques sont, en France, Georges Pompidou, Giscard d'Estaing, François Mitterrand ou Jacques Chirac : je les ai également connus et j'ai déjeuné ou dîné à leur table. Pour n'avoir pas à trahir mes souvenirs, une fois de plus, je vous conseille de lire ‘L'Extravagance’ dont va paraître bientôt la deuxième édition.

En 1992, vous vous installez au Tremblay-sur-Mauldre, village où vous résidez toujours aujourd'hui. Qu'est-ce qui vous a amené à poser vos valises dans cette commune et à ne plus la quitter ? J'ai cru comprendre que la municipalité du Tremblay vous avait réservé une concession aux côtés de Blaise Cendrars. Pouvez-vous nous en dire quelques mots et nous apporter votre regard sur l'œuvre de Cendrars ?
C'est le hasard qui m'a fait choisir de m'installer, après ma retraite de mon poste d'ambassadeur, au Tremblay-sur-Mauldre. J'ai fini ma carrière comme chef de mission diplomatique en Hollande et cela pour la deuxième fois. J'aimais ce pays verdoyant et pacifique, pays de peintres et de grands et magnifiques paysages, mais je voulais m'installer en France qui est, en fait, ma seconde patrie (d'ailleurs, quoique Libanais, j'ai par la volonté de Jacques Chirac et son secrétaire général à l'Élysée, Dominique de Villepin, poète et grand diplomate, acquis la nationalité française, ce dont je suis fier). Je cherchais un appartement à Paris quand un de mes amis-poètes d'alors, Alain Bosquet, me signala qu'une de ses relations américaines avait une vaste maison au Tremblay-sur-Mauldre, village des Yvelines mêlé à l'histoire de France, et que, pour des raisons personnelles, elle voulait vendre sa propriété. Je pris rendez-vous avec la dame qui avait l'obsession du rouge (elle avait peint toutes les pièces de sa demeure en rouge pompéïen), et visitai les lieux. La maison ancienne (le notaire me dira que certaines de ces parties remontaient au XVIIe siècle) avait de belles proportions, un vaste salon et une grange susceptible d'être transformée en bibliothèque pour mes milliers de livres et elle possédait aussi, avec de belles cheminées anciennes, de beaux murs pour mes grands tableaux. J'achetai immédiatement ce lieu qui me plut d'autant plus qu'il avait un jardin bien fait pour les ébats de mes quatre chats persans (ils seront renouvelés par la suite, à la mort de l'un ou de l'autre, pour d'autres félins moins aristocratiques). Paris ? Je n'étais qu'à une trentaine de kilomètres de la capitale par l'autoroute de l'ouest et pouvais ainsi rejoindre facilement mes amis, mes éditeurs, les expositions que je voulais voir, les déjeuners et les dîners que je ne voulais pas rater. Je m'installai donc au Tremblay avec mon épouse d'alors au milieu de mes tableaux, de mes livres et de mes chats. Le château remarquablement proportionné du Tremblay-sur-Mauldre avait été bâti par Mansard, l'un des meilleurs architectes de l'époque, pour le Père Joseph du Tremblay, dont c'était là le fief et qui fut le conseiller très écouté du Cardinal de Richelieu et son “éminence grise” comme cela fut dit. À la mort de ce dernier, qui (je l'ai découvert sur place) s'était pris d'une véritable passion pour les chrétiens maronites du Liban auxquels il envoyait des missions éducatives et de l'argent, le fief alla à sa nièce, la célèbre marquise de Rambouillet, grande précieuse devant l'Éternel dont Molière devait se moquer dans ses ‘Précieuses ridicules’ et qui avait regroupé autour d'elle une véritable cour : outre sa fille, Julie de Lespinasse, il y avait là ses écrivains et poètes préférés, Guez de Balzac, Bensérade, Mademoiselle de Scudéry et plusieurs autres gloires du temps, dont Honoré d'Urfé, l'auteur de premier roman de la langue française, tout en métaphores et en joliesses, dont la fameuse ‘’carte du Tendre’’. À chacun, la Marquise avait offert une maison dans l'immense parc de sa propriété, moi-même héritant, trois cents ans plus tard, de celle d'Honoré qui fit, pour la pureté de son expression d'amour et son raffinement, l'objet du mémoire de maîtrise de mon maître Louis Massignon, le grand mystique chrétien et soufi, dont j'avais été l'élève en 1951 à l'École pratique de Hautes Études Sociales (Ve section). Là aussi, la rencontre produite par le plus inattendu des hasards m'impressionna. Comme m'impressionna le fait qu'à une cinquantaine de mètres de ma demeure, toute pimpante et restaurée, se dressât la petite maison de Blaise Cendrars, grand poète suisse qui perdit un bras durant la Première Guerre mondiale et qui, auteur d'une œuvre de belle eau poétique (‘La prose du Transsibérien et de la petite Jehanne de France’, ‘Les Pâques à New York’, ‘Kodak’, etc.) et romanesque (‘L'Or’), avait habité là avec sa fille et était enterré dans le petit cimetière du village où – le Conseil municipal m'ayant accordé comme à lui une concession perpétuelle – j'irai, le moment venu le rejoindre. Mon village (de huit cent habitants, un restaurant de luxe et un seul épicier en tout) est également une référence en matière de peinture moderne. Picabia, Picasso, Bonnard, Matisse, Dufy, Vlamink, Derain, Rodin, Étienne Martin et d'autres, beaucoup d'autres, y sont passés ou y ont séjourné. Cela pour une raison très simple : les deux plus grands marchands de peinture de l'avant Première Guerre mondiale – Ambroise Vollard et Kahnweiler – y possédaient une maison de week-end et se disputaient la clientèle bariolée du dimanche, peintres et sculpteurs. Dire que cet endroit perdu des Yvelines ait rayonné de tant de gloires m'émeut. Au transfert des cendres de Blaise de Paris au Tremblay-sur-Mauldre, le maire de ce temps-là, Monsieur M., me dit avec amitié (je venais de m'installer dans le village) : ‘‘Monsieur l'Ambassadeur, vous serez certainement notre second mort illustre’’. On verra.

Il y a quelques semaines, à l'ouverture du Salon du livre de Rambouillet, où vous avez été honoré, vous évoquiez votre attachement à la ville de Rambouillet et vos liens anciens avec Gérard Larcher qui vous a notamment rendu visite au Liban. Pouvez-vous nous en dire plus sur ses liens aussi bien avec Rambouillet qu'avec l'actuel président du Sénat ?
Pendant la sinistre période de la guerre civile libanaise, notamment les trois dernières années qui ont été les plus difficiles, les plus meurtrières et où j'assumais les fonctions de Secrétaire général d'un ministère des Affaires étrangères d'un pays coupé en deux (une partie du Liban groupée autour de Beyrouth-Est, la partie chrétienne de la ville, une autre partie, dont le pouvoir était seul reconnu par la communauté internationale, à Beyrouth-Ouest, chrétienne et musulmane à la fois et d'où je dirigeais le ministère). La France suivait de très près la situation d'un Liban divisé sur lui-même et traditionnellement placé sous sa protection depuis le XVIe siècle par le traité dit “les capitulations” signé à ce sujet par le Roi de France François 1er et le Sultan de Turquie Soliman II le Magnifique. À la suite de l'assassinat à Beyrouth-Ouest de son ambassadeur Louis Delamarre par les soldats de l'armée syrienne qui occupait alors toute la partie musulmane du pays, la France, et son président de l'époque, François Mitterrand, envoyait émissaire sur émissaire à Beyrouth pour suivre jour après jour la situation d'un petit pays qui lui était cher. Ces émissaires qui venaient nous voir, le Premier ministre Sélim Hoss ou moi-même, soit à titre officiel soit à titre privé, porteurs ou non de message, étaient pour nous les bienvenus car ils nous apportaient avec eux un appui international et, aussi, la promesse d'une liberté à venir. M. Gérard Larcher, alors député-maire de Rambouillet, était l'un de ces visiteurs réguliers. Il passait me voir à mon bureau du palais du gouvernement à Sanayeh et, après l'échange toujours dense et clairvoyant avec lui, car c'est un homme d'une grande lucidité politique, je ne manquais pas de le retenir à déjeuner. Cela nous permettait de poursuivre notre entretien toujours pour moi très éclairant. De plus, M. Larcher était une excellente fourchette et à défaut d'être fier de mon pays en guerre, j'étais, comme mon hôte, fort satisfait de ses restaurateurs.

Propos recueillis par Zeina Saleh-Kayali


(*) Cela fait que notre compatriote est le plus élevé en grade des écrivains distingués, à savoir, Ismaël Kadaré et Michel Tournier

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