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Souad Rizkallah Gomez : l’expatriation est une blessure

La diaspora est une richesse culturelle pour le Liban.
Faire connaitre certaines figures artistiques auprès du public libanais, c’est les attacher encore plus à la mère patrie.
L’Agenda Culturel rencontre certains de ces artistes, nés ou originaires du Liban, vivant au Brésil, en Colombie, au Canada, en France…
Quelle image ont-ils du Liban ? Comment intègrent-ils dans leur création à la fois leurs origines, leur vision actuelle relative à une autre société ?
Directrice du bureau français de la Fondation maronite dans le monde dont l’actuel président est Nehmat Frem, Souad Rizkallah Gomez recherche les émigrés libanais qui souhaitent retrouver leur nationalité et les aide à effectuer les démarches administratives nécessaires pour y parvenir. Elle raconte son parcours à l’Agenda Culturel.


La diaspora libanaise est le plus souvent intégrée mais reste attachée au Liban. Qu’en est-il pour vous ? Quels liens continuez-vous de nouer avec votre culture d’origine ?
Des liens très forts. Tout d’abord à travers mon parcours en Amérique latine et puis ensuite et surtout bien sûr par le biais de la Fondation maronite dans le monde.

Qu’est-ce que cette fondation et à quoi sert-elle exactement ?

C’est une organisation à but non lucratif créée par un décret patriarcal (No:1618|2006), fondée conjointement par le patriarche maronite Mar Nasrallah Boutros Sfeir et l’ancien ministre Michel Eddé. Sa création répond au besoin de retisser les liens et de sauvegarder les droits à la nationalité des descendants des maronites ayant émigré du Liban dès la fin du XIXe siècle et dont le mouvement d’immigration s’est amorcé depuis la guerre civile (1975-1990). L’action de la fondation s’est concrétisée, depuis 2008, par l’ouverture d’un réseau international comprenant 17 bureaux, essentiellement dans les pays de forte présence libano-chrétienne. Le 24/04/2015, la fondation a lancé son projet en France et a installé ses bureaux à l’évêché maronite à Meudon.

Vous n’aidez que les chrétiens ?
Non, pas du tout. Notre projet est d'abord national et ensuite chrétien. Nous renseignons toutes les communautés, car comme vous le savez, l'équilibre actuel du Liban repose beaucoup sur l'harmonie démographique et un équilibre communautaire... Notre fondateur, Michel Eddé, défend la thèse de "al-Aich el-mouchtarak" qui constitue une richesse nationale et un modèle à préserver.

Les causes de départ du Liban peuvent être contraintes ou choisies. Et le vôtre ? Quand et pourquoi avez-vous quitté le Liban ?
Après une maîtrise de philosophie politique à l’USJ à Beyrouth, je suis arrivée en France en 1989 et j’ai travaillé un moment dans une publication spécialisée dans le monde arabe, Machrek-Magreb ce qui m’a amenée à m’intéresser plus précisément à la Tunisie (c’était l’époque de la transition entre les présidents Bourguiba et Ben Ali) et aux problèmes de (non) démocratie dans ce pays, dans le cadre de mon mémoire de D.E.A. à l’Institut d’études politiques (Sciences Po) de Paris.

Vous avez des liens étroits avec l’Amérique latine et c’est là-bas qu’a commencé votre travail avec les associations libanaises. Dans quelles circonstances ?
En effet, en 1992, j’ai épousé un diplomate français spécialisé dans l’Amérique latine et pendant douze ans, nous avons été de poste en poste : Cuba, Colombie, Venezuela, Saint Domingue...
La présence libanaise en Amérique latine est importante et percutante à la fois, car elle est bien introduite dans les milieux économiques, politiques, sociaux ou culturels. J'ai toujours été bien accueillie parmi cette communauté, malgré mon étiquette française qui ne m'a jamais empêchée de travailler concomitamment pour les deux pays, la France et le Liban.

Votre histoire avec la diaspora libanaise a commencé à ce moment-là. Croyez-vous qu’elle ait un rôle à jouer au Liban ?
Absolument. Il est essentiel qu’elle garde des liens avec le Liban et qu’elle le fasse bénéficier des acquis du pays d’accueil. En Amérique latine, là où j’allais, je retrouvais des communautés libanaises très attachées à leur pays d’origine et en même temps très bien intégrées, avec qui je m’impliquais dans le cadre de projets culturels.

Quel est votre meilleur souvenir de cette époque ?
En 2006, avec un certain nombre d’associations libano-vénézuéliennes, nous avons monté, à Caracas, un festival de cinéma libanais dont le succès a dépassé nos espérances. Plusieurs films étaient à l’affiche, dont le fameux Bosta de Philippe Aractingi qui venait de sortir, et nous avons même pu organiser une tournée en province. Les salles ne désemplissaient pas !

En 2007, vous rentrez en France et vous commencez à travailler pour la fondation ?
Oui, le bureau de France est le seul en Europe, car la fondation est surtout présente dans les pays à l’émigration plus ancienne, où les troisième ou quatrième générations tentent un retour aux sources et se heurtent à des difficultés administratives. En France, nous parlons d’une émigration beaucoup plus récente puisqu’elle ne date que d’une quarantaine d’années et que nous ne sommes qu’à la deuxième génération.

Vous avez eu récemment à traiter d’un cas intéressant, entre les Etats-Unis et la France. De quoi s’agissait-il ?
Une jeune femme franco-américaine, quatrième génération d’émigrés libanais aux Etats-Unis, qui tenait absolument à retrouver ses racines libanaises. Son père possédant une malle précieuse, pleine d’écrits, de photos et de souvenirs, ce fut le point de départ de la recherche. Les documents retrouvés dans cette malle, tous en arabe, langue que personne ne maîtrisait plus dans la famille, se sont avérés être des écrits de l’arrière-grand-père, qui avait quitté le Liban à la fin du XIXe siècle et qui était très malheureux dans son exil américain. Il exprimait sa tristesse et sa nostalgie du pays par des poèmes, parfois sous forme de zajal, des articles paraissant dans des revues littéraires libano-américaines (les années 1930-1940 ont été très riches de ce point de vue), des correspondances, etc. Nous avons pu, grâce à ces écrits, reconstituer le puzzle et remonter jusqu’à l’origine de la famille.

Vous avez également aidé un compositeur de la famille Chalfun à retrouver sa nationalité ?
Oui, c’est un cas plus récent, car le père de ce monsieur avait quitté le Liban pour l’Egypte au début du XXe siècle. Il a été plus facile de le retrouver sur les registres car son frère l’avait inscrit comme Libanais. C’était tellement émouvant de le voir aller au consulat du Liban récupérer son passeport, après tant d’années... Il en a pleuré !

Qu’est-ce qui déclenche cette envie de retour aux sources ?
Curieusement, il y a souvent des cas de ruptures avec le pays d’origine, et puis soudain, un souvenir, un événement fait tout remonter à la surface, et là, se manifeste le désir de connaître et de renouer. C’est en général à la troisième ou quatrième génération que cela arrive. Mais ce n’est pas du tout généralisé. Il y a des familles qui sont totalement intégrées à leur pays d’accueil et qui n’ont pas ce besoin ou cette envie de retour en arrière.

On doit découvrir des histoires de familles passionnantes
Et comment, parfois la réalité dépasse la fiction. Ce travail de mémoire est important à faire et au Liban certaines universités, comme la NDU, commencent à y travailler.

Chaque diaspora est différente d’un pays à l’autre ?
Oui, bien sûr. La diaspora en France n’est pas celle des Amériques, de l’Afrique ou de l’Australie. Elles datent tout d’abord d’époques différentes et puis selon que le Libanais connait la langue ou la culture du pays d’accueil, il s’y intègre plus ou moins bien, ou alors il continue à vivre un peu replié sur sa communauté.

Cela n’a pas empêché certains Libanais de se distinguer dans leurs pays d’adoption ?
Certainement les cas de réussites spectaculaires sont légion ! Dans tous les domaines, qu’ils soient intellectuels, artistiques ou politiques.

Parlez-vous l’arabe avec votre entourage ?
Oui, mais je ne suis qu’une première génération d’exilée. Qu’en sera-t-il à la deuxième, troisième génération ? Arriverons-nous à maintenir le lien avec la langue ? C’est une vraie question.

Aspirez-vous à revenir un jour ’’au pays’’ ?
Ce n’est absolument pas exclu, d’ailleurs j’y retourne très régulièrement. Au moins une fois par an. Parfois plus souvent.

Que dites-vous aux Libanais qui ont perdu le contact avec la mère patrie et qui souhaitent une aide pour se retrouver dans le dédale administratif des formalités ?
Je leur dis yalla je vous attends !

Propos recueillis par Zeina Saleh Kayali

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