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‘Panoptic’ de Rana Eid ou l’épopée d’un film interdit

Pour son premier film documentaire : ‘Panoptic’, la réalisatrice et ingénieur du son Rana Eid explore les entrailles de Beyrouth et remonte le fil du passé. Un récit introspectif et onirique qui n'esquive aucune question douloureuse sur le Liban contemporain, doublé d'une déclaration d'amour à son père décédé. Présenté dans des festivals internationaux, à Locarno et à Dubaï, ‘Panoptic’ n'a pas reçu le même accueil dans son pays d'origine. Il a été censuré lors de sa projection au cinéma Metropolis dans le cadre du festival Beirut Cinema Screenings. La réalisatrice a diffusé un lien pour visionner le film en streaming gratuitement pendant trois jours, une première au Liban. Rencontre.


Quelle était l'idée de départ de ce premier film et qu'est-ce qui vous a amenée à choisir cette forme très particulière qu'est l'essai documentaire ?
En 2013, j'ai découvert l’existence d'un centre de détention de la Sûreté Générale sous le pont de Tahwita. Le réflexe que j'ai eu, en tant qu'ingénieur du son, a été de me demander ce qu'ils écoutaient. Je me suis lancée dans un documentaire sonore sur les sous-sols de Beyrouth avant de privilégier le film documentaire, qui permet de toucher plus de monde. J'ai été très marquée par les films de Chris Marker comme ‘Sans soleil’.
Je suis née en 1976, j'ai passé ma jeunesse dans les abris et j'ai entrepris une sorte de voyage dans les souterrains de Beyrouth. Je me suis rendu compte que le sous-sol libanais est d'une manière ou d'une autre relié à un système militaire : des centres de détention, des bases ou d'anciens QG de miliciens. Il y a tout un réseau militaire caché. Au Liban, il n'y a pas de dictateur au sens propre, c'est pour cela qu'il n'y a pas de révolte populaire. A la place, il y a un système militaire qui nous regarde sans que l'on sache où il est. ‘Panoptic’ a été un long processus au terme duquel je me suis aperçue que c'était aussi une façon de parler à mon père, militaire, avec qui j'avais une très belle relation et qui est mort il y a quelques années. C'est une façon de faire son deuil et de montrer comment cette démarche est difficile à Beyrouth, où tout nous ramène au passé.

Le son tient une place centrale dans ‘Panoptic’. Vous retenez plus de sons que d'images de votre enfance ?
Oui. Quand j'avais six ans, j'enregistrais ce qui se passait dans les abris sur un vieux radiocassette. Ça me rassurait d'entendre ma voix et celle de mes proches. Encore aujourd'hui, c'est ma façon d'évacuer la peur.

Vous filmez des lieux qui sont réputés très difficiles d'accès : Burj el-Murr, l'hôtel Beau Rivage, qui fut le quartier général des renseignements syriens pendant l'occupation ainsi qu'un centre de torture. Comment avez-vous procédé pour pénétrer dans ces lieux ? Pour filmer des militaires ?
J'ai été très marquée par la démarche du réalisateur Werner Herzog qui dit que le cinéaste doit être indiscipliné. Ça m'a pris un temps fou pour tourner, trois ans, le temps d'avoir toutes les autorisations parce que je ne voulais pas filmer de manière illégale.
Les autorisations pour tourner à l'hôtel Beau Rivage ont été très difficiles à obtenir. Ils m'ont finalement donné un permis pour filmer de minuit à 4h du matin. On était les premiers à tourner dans ce lieu, c'est une expérience traumatisante. On voit les traces de mains des détenus sur les murs. On s'est dit avec l'équipe que voir des cadavres aurait été moins difficile. C'est un endroit rempli de fantômes et de souffrance.
Par contre, j'ai été agréablement surprise par la réaction de l'armée libanaise. Quand j’ai fini le film je leur ai montré les images, ils ne savaient pas que j'avais filmé des militaires. Je leur ai expliqué que mon film est une démarche personnelle, que ce n'est pas un manque de respect envers l'armée même si le film est assez dur à leur égard. Ils ont accepté le film, ce qui est très généreux. C’est pour ça que je ne pensais pas avoir ces problèmes de censure avec la Sûreté Générale.

Venons-en à samedi dernier. Le film devait être projeté lors du Beirut Cinema Screenings Festival, au cinéma Metropolis. Que s'est-il passé ?
J'ai fait ma demande de permis auprès de la Sûreté Générale trois semaines avant la projection. On  savait que le sujet du film était un peu délicat donc on voulait leur laisser du temps. Avec l'autorisation de l'armée, on était plutôt confiant. On n’a pas reçu de réponse. Jeudi à 11h, ils nous appellent : "le film va passer, pas de problème. Par contre, il faut retirer une phrase et toutes les images de militaires dans le centre de détention." La projection était prévue le samedi soir. Même si j'avais voulu charcuter le film, je n'aurai pas eu le temps de le faire. C'était une façon hypocrite de dire " votre film ne passera pas".
La phrase en question c'était : "Ces gens on ne va pas les juger et ils vont être oubliés", à propos des immigrés en détention. Les autorités sont censées garder ces personnes 48h maximum avant de décider soit de les renvoyer dans leur pays soit de trouver une solution. Certains restent des mois, d'autres des années dans l'attente et deviennent donc, de fait, des détenus. Ce n'est plus un tabou, chaque jour il y a des talk-shows à ce sujet, des livres...Cette phrase résume mon discours sur l'armée dans ce film, l'enlever aurait vidé le film de son sens.

Quand avez-vous pris la décision de ne pas diffuser le film et d’organiser une rencontre en lieu et place de la projection ?
Jeudi et vendredi ont été des jours très intenses. Je ne savais pas quelle décision prendre. Le directeur du festival de Locarno qui m'avait sélectionnée, Carlo Chatrian, m'a dit : "Pense d'abord à ton film et à ton intégrité". Ça m'a convaincu. Je me suis dit que je n'allais rien enlever, j'assume tout. Lorsqu'il a présenté le film à Locarno, Carlo a dit : "Ce film c'est l'expression d'une voix personnelle, les voix personnelles n'ont jamais tort." Ça m'a beaucoup touchée. ‘Panoptic’ n'a pas été projeté mais le monde du cinéma, de l'art et des médias est venu me soutenir. C'était très émouvant. C'était important pour moi d'expliquer ma décision de ne pas projeter le film, pour préserver l'intégrité du film et par respect pour le spectateur.

Vous avez diffusé le film en streaming gratuitement pendant trois jours. C'est une démarche inédite au Liban ?
Oui c'est la première fois. J'ai reçu beaucoup de messages d'encouragements au-delà des frontières du Liban. Panoptic a été visionné 5000 fois en trois jours, c'est énorme pour ce genre de film. En salle, il aurait fait quelques centaines d'entrées maximum. C'est une belle façon de dire que la censure n'est plus possible en 2018. Il est temps qu'ils s'ouvrent à la discussion.

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