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‘Mixed Feelings’, la photographie au service de la lutte contre le racisme

Mixed Feelings est un projet social et visuel qui porte et examine les problématiques liées aux notions de ‘race’, ‘racialisation’ et de racisme au Liban, dans le but d’ouvrir un espace de dialogue et de débats.
Une exposition également intitulée ‘Mixed Feelings’ était visible jusqu’au 1 octobre dernier à Alt City, Hamra et sera prochainement présentée dans d’autres lieux, à Beyrouth et ailleurs.



Selon les acteurs du projet, les ambitions de ‘Mixed Feelings’ consistent à parler du racisme, simplement. Pour eux, ce phénomène représente une problématique importante qui n’est que très peu abordée dans et par les mouvements de la société civile au Liban, mais aussi dans le reste du monde. Il s’agit d’une question qui a certainement besoin d’être définie et comprise dans son contexte spécifique lié au temps ainsi qu’à l’espace, pour ensuite être communiquée, relayée en conséquence.

Nous rencontrons Nisreen Kaj ainsi que Marta Bogdanska, qui sont à l’origine du projet. L’histoire commence en 2011, lorsque Nisreen convint Marta de mettre en œuvre une création photographique qui mettrait en scène des Libanais d’origine asiatique ou africaine, dans le but de retranscrire une parole, de porter ces différentes voix autour du discours sur la ‘race’ dans le pays. De nombreuses idées ont ainsi été discutées, des amis ont été sollicités, pour finalement aboutir au projet en question. Une équipe qui se complète puisque Nisreen et Marta sont toutes deux curatrices dans cette aventure, la première portant également la casquette de la production et de la logistique, la seconde étant la photographe, par ailleurs artiste et activiste.

“Si vous regardez le Liban, nous avons environ 250 000 travailleurs domestiques migrants qui sont principalement des femmes originaires de pays d’Asie et d’Afrique. Il s'agit d'un nombre important de personnes qui fournissent des services indispensables, qui vivent ici, qui ont grandi ici, qui développent des relations, qui ont des familles, qui assimilent, intègrent, dépensent et gagnent de l’argent. Ils font vraiment partie intégrante du Liban, et forment une part importante du paysage en termes de diversité culturelle″.

Malgré ce constat, Nisreen nous montre que force est de constater qu’en raison d’un certain nombre de facteurs liés à leur statut socio-économique – comme faire ce qui est perçu comme un ‘sale boulot’- ou encore le fait d’être perçu comme ‘Autres’, sans parler des vulnérabilités liées au genre; ces femmes et les groupes sociaux qui en découlent se trouvent souvent marginalisés et exclus, confrontés au racisme et à une racialisation indéniable, entraînant dans certains cas des conséquences tragiques (comme les suicides et les abus physiques, sexuels, mentaux et psychologiques).
En outre, la marginalisation de ces personnes est généralement liée à des stéréotypes négatifs qui tendent à utiliser le motif d’une catégorie sociale inférieure pour dissimuler une exclusion fondée sur la race avec des manières de penser et des discours du type : “il ne s’agit pas de racisme, nous ne voulons tout simplement pas nager avec une femme de ménage, quelle que soit sa nationalité″. Pour Nisreen, ces divisions de classes sont de toute façon également inacceptables. Elles restent inévitablement basées sur les “identifiants raciaux″ perçus, ce qui reste néanmoins du racisme et démontrent par la même occasion que ce phénomène reste à la croisée de tous types d’oppression, et pas seulement de la couleur de peau.

“En plus de ce discours qui voudrait s’apparenter à une problématique de classe, et non de race, vous avez également un discours qui se résumerait à un ‘Nous’ versus ‘les Autres, les Étrangers’, prouvant ainsi l’existence de deux unités en apparence homogènes, et pourtant bien distinctes; ce qui laisse peu ou pas de place pour explorer d’autres possibilités. C’est la raison pour laquelle nous avons voulu mettre en évidence la présence de Libanais mixtes (en particulier Libanais d'origine africaine ou asiatique au Liban), en leur demandant de s'exprimer au sujet de leur expérience avec le racisme et les questions d’’altérité’″.
A ce sujet, Nisreen affirme que si un individu est identifié comme libanais, avec les critères physiques cultivés ou admis par ce que l’on pourrait nommer inconscient collectif, il fera face à moins de difficultés en termes de racisme. En revanche, l’individu perçu comme ‘Autre’, expérimentera sa différence et sera exposé au racisme, et ce, dans plusieurs systèmes de la société, qu’ils soient éducationnel, policier, familial, lié à la presse…etc.


Éveiller les consciences, interroger les représentations
Nisreen déclare que pour modifier ce type de discours, ‘Mixed Feelings’ a pour but de dégager un espace d’expression diversifié. Ces individus libanais dont les origines restent multiples, sont à des degrés divers et à travers des expériences aussi bien uniques que partagées, les victimes d’une pensée racialisante. Ils sont alors identifiés par défaut, par ce qu’ils ne sont pas, au milieu de ce ‘Nous’ et des ‘Autres’. “Ils apportent à ce sujet un avis singulier. Leur existence brouille les lignes raciales et remet en question le caractère immuable d’une identité (blanche) libanaise. Notre initiative interroge la construction sociale de la ‘race’ et ses liens avec l’appartenance nationale″.

Avec une première exposition en 2012 de ‘Mixed Feelings’ à Dar Al Musawir in Hamra, Nisreen se rappelle d’une personne qui après avoir observé chaque photo, lu chaque nom, est venue vers elle “avec ce regard d’incrédulité, en disant : Tous ces gens, ils sont libanais ! Ils ont des noms libanais et viennent de villes libanaises ! Et vous, vous êtes libanaise ! " C’est en fait le genre de réaction que Marta, Nisreen ainsi que leur équipe espèrent provoquer avec une exposition comme celle-ci. Avec l’exposition qui s’est déroulée à Alt City dernièrement, et dans les prochaines à venir, il s’agit d’inviter les gens à repenser, à déconstruire, à prendre part au projet s’ils le souhaitent, et surtout à tirer leurs propres conclusions sur les notions d’identité et d’appartenance nationale.

Par ailleurs, Marta ajoute que le choix de passer par la photographie pour ce type de projet n’est pas anodin. “La photo peut créer une réaction immédiate chez le spectateur. Elle est accessible à tous et parle d’elle-même. Nous voulons rendre les gens perplexes au début, pour ensuite les pousser à la réflexion". Il s'agit d'un projet de sensibilisation. Pour Marta et Nisreen, la lutte contre le racisme au Liban importe non seulement en raison des dommages qu'il cause aux victimes et à leurs familles, mais aussi en raison de l'impact négatif que cela a sur toutes les communautés en matière de cohésion et d'intégration.

L’exposition sera visible dans cinq autres lieux dans les prochaines semaines. Le 8 octobre à AUB à l’Issam Fares Institute, puis à NDU à Louaize le 22 octobre, à la municipalité de Tyr le 5 novembre ainsi qu’à Tripoli pour une date à convenir bientôt.

Ce projet est le résultat d’une coopération avec la Heinrich Boell Foundation, Middle East Office, depuis 2012.

Célia Hassani

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