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Hadia Gana, l’artiste franco-libyenne qui fait parler les pierres

’’Il n’y a pas de hasard il n’y a que des rendez-vous.’’ Paul Eluard

C’est une rencontre improbable. Surréaliste. Impensable il y a un an. Dix ans nous séparent l’une de l’autre. Un exil d’une trentaine d’années. Une Méditerranée tourmentée. Deux vies aux antipodes. Planètes à la fois proches et lointaines. Libye. Suisse. Et toujours le même monstre aux multiples têtes entre nous. Hadia. Calme et sereine comme son prénom. Artiste d’origine berbère née à Tripoli d’un père libyen et d’une mère française. Elle est professeur d’Arts plastiques. Je ne l’ai jamais rencontrée. Je connais un peu son travail. Un Thalassa il y a quelques années consacré à la Libye. C’est à peu près tout. Elle a osé installer des pierres en céramique dans un patio de l’ancien consulat de France dans la vieille ville de Tripoli. Un jardin japonais dans le désert. Des textes gravés. Images imprimées. Des gens qui foulaient le sable à la recherche de l’exposition. Intrigués et surpris. Je veux la faire connaître. Faire sortir du placard vaporisé de naphtaline tous ces Libyens et Libyennes au talent injustement caché. Quarante deux ans de vie dans les catacombes. Les rats et les drogués. La goutte qui a fait déborder cette Libye en apparence si tranquille. Hadia s’anime. ’’Il nous a tout fait. Torturés. Tués. Massacrés. Opprimés. Ecrasés. Nous étions à la merci de ses excentricités. Habitués à vivre au rythme de ses coups de tête d’illuminé. Vivre au présent. No future. Au point d’en avoir peur quand la révolution a éclaté le 17 février 2011. Je suis une pacifiste. J’appréhendais cet inconnu qui allait remplacer ce vieil oncle antipathique indélogeable. Elle sourit. Nous le pensions immortel. J’avais encore en tête le massacre de la prison d’Abou Salim en 1996. Je me disais qu’il allait tous nous lyncher. Exterminer. Tout cela comme d’habitude dans l’indifférence totale. Une foule de questions envahissaient mon esprit. Nous avions déjà du mal à trouver un directeur d’école. Qui va diriger ce pays immense ? Aucune réponse. Hadia a tenu un carnet de bord pendant toute la guerre. Il a été publié lors de la chute de Tripoli. Avant cela c’était la vibration dans la clandestinité et la peur.

Incertitudes et angoisses. ’’J’ai une amie activiste qui me disait : que tout s’embrase c’est le moment ou jamais’’. Hadia hésite. Comment se sent-t-elle libyenne ? Française ? Elle a eu le choix de partir vers un autre destin. Elle n’est pas partie. ’’J’ai toujours pensé que je pouvais être plus utile ici’’. Elle est in between. Cet entre-deux. Trait d’union. La zone de transit. Interstices. Le passage. Comme la traversée d’une route où les piétons essayent de se faufiler. Voitures hystériques et égoïstes. Elle se souvient de cette histoire que sa mère raconte souvent. ’’Une légende familiale dit-elle en riant. Un homme, un ami de ton père qui aidait ton frère et ta sœur pour aller à l’école. Il leur donnait même des sandwichs je crois.’’ Histoire étrangement familière qui me trouble. Larmes presque incontrôlables. Je sais qui est cet homme. C’est mon père. Chemins canailles. Effrontés. Traverses perdus dans l’au-delà. Les étoiles se parlent entre elles peut-être. Elle a un projet. Son père. Il était peintre et professeur de dessin à l’école d’architecture. Elle veut lui rendre hommage pour qu’on ne l’oublie pas. Un musée : Ali Gana Museum. Une extension à sa maison où seront exposés ses travaux. Elle aimerait organiser des rencontres, des débats et des événements sur l’architecture, la BD et la musique.

Hadia. Tu me transportes. Je vois cette nouvelle Libye. Tripoli. Ce pays qui se relève et renaît de ses cendres. C’est une femme de la nature. Amoureuse. De ce littoral agressé. Elle se promène souvent sur la plage qu’elle aime, ramasse des galets artificiels et plonge dans la mer. Là où elle découvre les épaves des maisons abandonnées et détruites. ’’Les libyens sont peut-être fâchés avec les poissons’’. Je lui demande à elle la femme libre ce qu’elle pense de ce foulard que toutes les femmes ont posé sur leurs têtes subitement. ’’C’est la tristesse et la résignation. Rien d’autre. A part celles qui le porteront toujours. Il y en a beaucoup qui l’ont enlevé’’. Liberté de chacune. Choix. Vies. Respect et tolérance. Elles sont comment les femmes de la Libye libre ? Débordante de Marie Curie qui ne demandent qu’à exploser affirme-t-elle en riant. ’’Nous avons toujours été considérés comme les attardés du monde arabe. Avec la révolution nous avons prouvé que nous avions un sens de l’humour inégalable, des chansons avec des paroles et des graffitis à faire pâlir de jalousie les tagueurs du métro de New-York. Nous sommes sortis de l’ombre grâce à ceux que j’appelle nos garçons qui ont libéré notre pays en sacrifiant leurs vies. Nous avons survécu. Je suis optimiste. Il y a un potentiel illimité dans ce pays maintes fois piétiné. Je pensais que la liberté serait réservée à nos petits enfants. L’histoire en a décidé autrement.’’

Tahani Khalil Ghemati


Hadia Gana est née en 1973 et a grandi dans un bouillon multiculturel des faubourgs de Tripoli en Libye. Elle a obtenu sa licence en arts (B.A.) à la Faculté d'arts d'El Fatah à Tripoli, et est diplômée en céramique du Département des sciences des matériaux en 1995. Une fois son diplôme en poche, elle se lance dans l'enseignement, s'essayant à différents groupes d'âge. En parallèle, son œuvre céramique commence par des interprétations subjectives de son environnement naturel direct transposées dans des conteneurs Raku hybrides et organiques. Après l'obtention de son M.A. à l'UWIC, son œuvre évolue vers des travaux et installations réflectives plus conscientes. Elle considère ses expositions comme des dialogues, des jeux anthropologiques, des points de départ de la curiosité.

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