Je ne sais pas exactement à quel moment mes routines ont commencé. Peut-être le jour où j’ai compris que nous, les femmes, tenons debout grâce à des gestes répétés. Ma mère par exemple, avait cette façon de préparer le café.. toujours à la même heure, toujours dans le même silence qui transformait la cuisine en lieu de prière. J’ai hérité de ses habitudes sans qu’elle ne me les apprenne. Elles ont glissé dans mes mains comme une mémoire silencieuse, un savoir jamais exprimé à voix haute.
Aujourd’hui, je réalise que mes routines peuvent sembler insignifiantes vues de loin. Mais de près, elles forment une auto-architecture. Une manière d’habiter le monde sans s’y perdre. Et c’est en observant ma nouvelle tasse de café, celle que j’ai achetée à Istanbul où je vis maintenant, que cette idée m’a frappée. Pendant cinq ans, au Liban, je buvais dans la même tasse chaque matin, celle que j’ai refusé d’emporter avec moi. Je crois qu’inconsciemment, ce refus était ma manière de choisir enfin de déplier ma vie ailleurs. Partir avait toujours été une idée impossible, presque impensable, et ce choix m’a coûté du temps, des opportunités, des gens.. Aujourd’hui, mon café avait un goût différent.. celui d’oser partir malgré la peur et les pertes.
Je commence à voir mes routines comme des mouvements internes. Elles élargissent certains espaces en moi et en rétrécissent d’autres. Elles creusent des sillons qui, avec le temps, deviennent des chemins, et moi je marche dessus.
Le matin par exemple, je touche mes côtes pour vérifier que je suis encore là, solide. Ce n’est pas un rituel de bien-être mais une manière de demander à mon corps comment il a survécu à la veille. Quand je danse, même seule, même quelques secondes, je sens tous les fragments que je croyais perdus revenir en place. Mon corps me raconte ma vérité mieux que n’importe quelle phrase.
Vivre dans un pays instable m’a appris des routines étranges. J’écoute les bruits dehors pour deviner si la journée sera douce ou nerveuse. Je vérifie mon téléphone.. qui va bien, qui ne répond pas, qui respire encore. Ce sont des gestes que l’on ne cite jamais dans les articles de développement personnel mais ce sont les nôtres.
Il y a aussi les routines que personne ne voit. Je retire mon maquillage avec une lenteur presque tendre. Je marche pieds nus et m’assieds par terre, au milieu du salon, juste pour sentir le sol me retenir. Avant de dormir, j’écris parfois une seule phrase, pour être sûre que la journée ne m’a pas avalée.
Et puis il y a les routines du désir, celles qu’on ne nomme pas. Je mets mon parfum même si je ne vois personne. Je danse pour réveiller mon envie d’être vivante, pas pour quelqu’un, juste pour moi. Le désir, je l’ai compris grâce aux routines. Ce n’est pas une affaire de rencontre mais une habitude que l’on entretient seule.
On célèbre souvent les grandes révolutions qui transforment un pays et on oublie les révolutions minuscules qui nous changent vraiment parce qu’elles modifient la manière dont on se perçoit dans le temps. Il y a des jours où je me surprends à être devenue une femme que je n’avais pas prévue d’être. Plus calme, plus attentive, plus consciente de ce qui se passe dans mon corps. Plus capable de lire mes propres réactions. Ce qui était une réaction est devenu une approche. Un savoir. Une manière de lire le monde, de s’orienter dans le désordre, de choisir la paix même quand elle n’est pas offerte.
La façon dont je range trop vite les jours où je veux contrôler ce que je ne peux pas contrôler. La façon dont je respire différemment quand j’attends un message de quelqu’un qui compte trop. Ces routines-là me parlent davantage que mes discours. Elles montrent mes zones fragiles, mes angles morts, mes espoirs silencieux. Elles révèlent ce que je n’ose pas encore admettre à voix haute.
Elles ne sont pas là pour me rendre productive ou meilleure. Elles sont là pour me rendre cohérente, réelle, sensible. Pour que la femme que je suis le matin ressemble encore à celle que je serai le soir.
Elles sont là pour nous permettre de devenir, lentement, profondément, patiemment, passionnément, la personne que nous n’osions pas encore devenir. Elles sont là pour que je sois vraiment présente. Habiter l’instant avec toute sa densité. Moins performante, moins disponible.. et c’est précisément dans ce “moins”, alors que j’ai toujours voulu être “plus”, que j’ai trouvé une liberté humble et discrète. Celle de me choisir.
Et ce n’est que par ces routines minuscules que je deviens une femme que personne n’a vue venir, pas même moi.
