Rencontre avec Hiam Abou Chédid
Pour le premier film québécois à être projeté au Liban, elle a tout pour plaire : des yeux rieurs, des fossettes coquines, une voix un peu éraillée et ce soleil dans le regard qui a séduit les responsables du casting de « Mille secrets, mille dangers ». Le dernier film de Philippe Falardeau, célèbre réalisateur québécois qui a adopté le livre-fleuve éponyme d’Alain Farah pour en faire une fresque haute en couleurs et en péripéties.
L’auteur de ce gros volume édité en 2021, couronné du prestigieux prix littéraire du Gouverneur général dans la catégorie romans et nouvelles, est libanais d’origine, professeur de littérature à l’université de Montréal. Dans son dernier roman, concocté pendant de longues années, (voir ma recension du 2 mars 2023 dans la rubrique « Gisèle a lu pour vous » de l’Agenda culturel), il est lui-même le héros de son propre livre, porté au cinéma et projeté cet automne dans les salles du Québec et maintenant à Beyrouth.
Pour faire parler ses racines, Alain Farah imagine une situation assez rocambolesque : donner la parole à tous les tics et habitudes des Libanais : les non-dits, les tabous, l’immigration, les qu’en-dira-t-on, la résilience, la nécessité de célébrer, la complicité indéfectible entre cousins, l’amitié sincère et la puérilité face à la vie et ses aléas. Un véritable tour de passe-passe, orchestré et condensé dans un seul jour, celui de son mariage, le jour le plus important : celui durant lequel tout devrait être parfait et qui, pour le jeune Alain tout va à la dérive : les démons de la jeunesse qui refont surface, les amitiés chaotiques, le lourd secret d’une maladie qu’on croit honteuse, qu’on cache dans ses tripes et qui endosse toutes les inquiétudes et les tourments d’une jeune Libanais jeté dans l’arène québécoise.
La virtuosité de son réalisateur, Philippe Falardeau, approché dès l’écriture du roman, a été de mener à bon port ce train d’enfer durant lequel défilent quasiment toutes les histoires qui ont tissé la vie du jeune marié de 27 ans : la déception face à son ami d’enfance, la vengeance en suspend de l’amoureux éconduit, son angoisse liquidée à coups de pilules chronométrées à la minute, la rancœur larvée envers ses parents divorcés… eux nécessairement Libanais.

Pour mener tambour battant cette épopée dans une unité de temps, de lieu et d’espace, ce fameux jour du mariage de notre héros, Falardeau est allé chercher des acteurs libanais, notamment l’immense Georges Khabbaz, majestueusement naturel dans le rôle du père attendri, silencieux et fier et la non moins talentueuse et pétillante Hiam Abou Chédid qui campe avec délectation et authenticité la mère libanaise.
Rencontrée à Montréal où elle séjourne depuis trois ans, la célèbre présentatrice que Simon Asmar avait repérée pour son programme « Studio el Fan » nous entretient de son expérience québécoise en tant qu’actrice où elle semble être tout à fait dans son élément dans le rôle de la maman super-protectrice, superstitieuse, éraflée par la vie, persévérante, profondément déchirée et digne représentante des mères libanaises qui en ont le cœur gros mais qui pourtant ne baissent pas les bras.
Rappelons que Hiam Abou Chédid est une pro des planches et des écrans qu’elle a côtoyés après des études d’art dramatique à Montpellier. Le public libanais aura eu la chance de la voir au Liban pendant de longues années en tant que présentatrice à la télévision de nombreux programmes socio-humains et artistiques, avant de s’arrêter pendant 22 ans pour s’occuper de sa famille. Elle décroche par la suite un diplôme en « Communication non violente et écoute active, Médiation de conflit et accompagnement familial ». Sans baisser les bras, elle enseigne l’éthique et les médias et monte un atelier de développement personnel à travers le jeu et l’actorat, à Mar Mikhaël. Atelier qu’elle a vu flamber le 4 août. Depuis, elle avoue : « Mon atelier offrait aux gens l’occasion de s’exprimer. C’était vraiment un grand succès pendant deux ans. Ma relation avec le Liban depuis l’explosion était devenue alors très toxique. Comme une femme battue, je sentais que je mourais de l’intérieur. »
Avec un grand besoin de sécurité, elle s’installe au Canada où ses enfants vivent. « J’étais prête à travailler n’importe quoi. J’avais besoin de me reconstruire en tant que personne. À l’immigration j’ai obtenu l’équivalence de mon diplôme. J’ai enseigné alors l’art dramatique dans trois écoles. Je commençais à me calmer. Je suis sortie du mode de survie et des symptômes post-traumatiques que je vivais. J’ai animé aussi dix ateliers de développement personnel. Quand j’ai eu vent du casting, j’ai envoyé ma démo de film, en arabe, doublé par ma voix. Dix minutes plus tard, on m’appelait. Deux jours plus tard, je commençais à tourner. »
De son expérience de tournage d’un mois avec des équipes québécoises, l’actrice chevronnée (on l’aura vue dans plusieurs productions et séries libanaises et même dans une production québécoise plus modeste « Hôtel Beyrouth ») garde un très bon souvenir. « Alain Farah était toujours présent, bienveillant, il respectait notre jeu et les personnages qu’il avait créés mais que nous personnifions. Falardeau répondait gentiment à toutes mes interrogations. Les acteurs, dont Georges Khabbaz étaient formidables. Tout était organisé. De telle à telle heure on tourne telle scène. Au Liban, on doit composer avec des imprévus, on nous fait attendre, on annule, le tournage s’éternise. Au Canada, tout est minutieusement programmé, c’est impressionnant. La pré-production, le temps et les dates de tournage sont respectés, les plus du tournage sont payées en extra. Ce qui n’est pas le cas à Beyrouth ou en Turquie où on est payé par bloc. Au Québec, le syndicat est très puissant et efficace. »
Hiam avoue avoir découvert le livre avec le scénario : « Je ne voulais pas me créer un imaginaire je voulais rester libre de mon jeu. D’ailleurs le film est traité différemment. Le libanais a une angoisse énorme quant à sa survie, ce qui parfois occulte les autres angoisses qui sont tout aussi importantes et que le film aborde. Je pense que les Libanais aimeront le film. Ils ont une grande intelligence émotionnelle. »
Et de conclure, toujours avec ce soleil qui lui sert d’aura : « Je suis heureuse. Avec ce film la providence m’a vraiment aidée » … À échapper aux mille dangers et mille secrets de la conjoncture libanaise ?

