« Le Levantin » * de René Otayek, le passionnant premier opus de la saga des Catafago ?

Livre

RENCONTRELIVRE
30/12/2020|Bélinda Ibrahim

Directeur de recherche au CNRS (France), enseignant à l’Institut d’études politiques de Bordeaux et romancier, René Otayek est assurément doué dans l’art de conter tout en informant ses lecteurs sans jamais les ennuyer. Son deuxième roman historique« Le Levantin » est le récit du destin hors du commun d'Antoine Catafago, descendant d'une famille d'origine génoise établie au Levant dès le XVIIIe siècle. Mélangeant sa biographie avérée à des faits historiques et à des éléments de fiction, l’auteur raconte avec brio un moment crucial dans l'histoire du Levant, marqué par le déclin de l'Empire ottoman, la montée du colonialisme européen et les ambitions territoriales de Méhmet Ali, le vice-roi d'Égypte. Entrevue.

Est-ce que le Levantin est la suite des « Abricots de Baalbeck » ou uniquement l’élaboration d’un récit autour du personnage principal de votre premier ouvrage ?

Dans « Les Abricots de Baalbeck », mon précédent roman, je raconte la vie de ma grand-mère maternelle, Évelyne Catafago, sur un fond historique et temporel qui est celui du Levant au tournant des XIXe et XXe siècles. C’est une époque cruciale pour cette région du monde, qui se transforme brutalement dès la fin de la première guerre mondiale pour donner naissance au Proche-Orient d’aujourd’hui, avec ses déchirements, ses conflits et ses tragédies humaines et politiques. J’y évoque aussi, mais brièvement, la figure d’Antoine Catafago, le trisaïeul de ma grand-mère qui, déjà, m’avait fasciné. Voilà en effet un homme né à Alep peu après la seconde moitié du XVIIIe siècle d’une famille d’origine génoise établie dans cette échelle du Levant depuis des décennies, qui amasse pouvoir et richesse, et devient l’homme de confiance du cruel Ahmad al-Jazzar (le « boucher »), le tout-puissant pacha de Akka, et de ses successeurs. Cet Antoine Catafago m’est apparu comme un personnage hors du commun, un vrai héros de roman, et j’ai donc eu envie de le mettre en scène, si je puis dire, en racontant sa vie. C’est ce que je fais donc dans « Le Levantin ». D’une certaine façon donc, ce second roman n’est pas la suite à proprement parler des « Abricots de Baalbeck », mais plutôt l’opus one de la saga des Catafago de Saint-Jean d’Acre. Mais celle-ci tourne, c’est vrai, autour d’Antoine. Le Levantin, on l’aura deviné, c’est lui, l’ancêtre fondateur de cette lignée familiale dont descendait ma grand-mère. Il y a donc une réelle continuité entre les deux livres. D’ailleurs, à la limite, il faudrait lire « Le Levantin » avant les « Abricots », même si chacun des deux relève d’une démarche qui lui est propre.

 

Quelles sont la part de fiction et la part de réalité dans votre nouveau roman ?

On touche, avec cette question, à l’originalité de chacun des deux livres. « Les Abricots de Baalbeck » est une biographie familiale qui croise la « grande » histoire, celle donc du Levant de la fin de l’Empire ottoman et du partage franco-britannique de ses dépouilles, du génocide arménien, de la colonisation sioniste de la Palestine, des indépendances arabes et des échecs des États-nations, de la tragédie libanaise… Il n’y a que peu de place pour la fiction dans ce récit empreint de nostalgie, qui colle au plus près à la vérité historique et familiale. Tout autre est le cas du « Levantin ». La vie d’Antoine Catafago est relativement bien connue des historiens du Levant et son nom et ses faits d’armes, glorieux et moins glorieux, sont abondamment cités dans les récits de voyage des orientalistes français du XIXe siècle. Cette littérature a été une source d’information précieuse, que j’ai néanmoins enrichie en laissant libre cours à mon imagination. Il le fallait pour restituer la dimension romanesque du personnage. Ainsi en est-il, par exemple, de sa rencontre à Akka avec Ahmad Pacha al-Jazzar, ses démêlés avec Lady Esther Stanhope, l’autoproclamée « reine de Palmyre », ou son invitation à la partie de chasse au faucon donnée par l’Emir Bachir Chehab II. En revanche, les événements historiques évoqués – le siège sanglant d’Acre par Bonaparte ou encore la conquête du Levant par Ibrahim Pacha, le fils aîné et bras armé de Muhammad Ali, le vice-roi d’Égypte - sont, comme dans « Les Abricots… », conformes à la réalité. Pour résumer, je dirais qu’il y avait 90 % de réalité et 10 % de fiction dans « Les Abricots… », alors que les proportions sont quasiment inverses dans « Le Levantin », qui est un vrai roman historique.

 

Ce qui est remarquable dans votre écriture, c’est que vos lecteurs apprennent une leçon de géopolitique en lisant un roman. Votre aptitude à romancer la trame tout en respectant les faits historiques réels puise sa source dans votre passé mélancolique ? 

J’ai une formation de science politique, mais je nourris une profonde passion pour l’histoire, à la fois comme discipline scientifique, mais aussi comme outil pour éclairer le présent. Ceci est d’une actualité brûlante au Levant, et singulièrement au Liban, où l’on semble ne rien avoir appris des tragédies qui ont jalonné notre histoire, où l’on refait les mêmes erreurs, où l’on choisit l’amnésie par peur de regarder le passé en face, où chaque communauté a sa version des choses exclusive de celles des autres, où la mémoire communautaire entretient jalousement les récits victimaires ou héroïques… L’Histoire, ce n’est pas la succession des événements et des dates, c’est ce qui fonde, avec d’autres éléments, l’identité d’un peuple, d’une nation. Un peuple qui n’a pas d’histoire est un peuple sans avenir. Nous devons partir à la redécouverte de notre Histoire, dans ce qu’elle a de positif et de négatif. Si nous voulons créer du vivre-ensemble, c’est ce que j’essaie de faire, modestement, avec mes romans historiques. Je suis, c’est vrai, nostalgique du Levant de nos aïeux, non pas parce que j’y vois un âge d’or révolu – les âges d’or n’existent que dans les imaginaires -, mais parce que c’est l’unique utopie qu’il nous reste dans ce Proche-Orient livré à la dévastation.

 

La chute (ouverte) laisse présager une tribologie. Est-ce que ceci vous semble envisageable ? 

La saga des Catafago de Akka ne s’arrête pas, en effet, avec la mort d’Antoine à Saïda le 20 avril 1841. Elle se continuera près d’un demi-siècle encore, avec notamment son fils Louis, dont il est beaucoup question dans « Le Levantin », puis son petit-fils César, qui deviendra, semble-t-il, un personnage important de la communauté bahai’e akkaouie dans les années 1860-1870. Malheureusement, on dispose de peu d’information les concernant. En outre, le contexte historique et géopolitique qui avait permis l’émergence d’une lignée consulaire comme celle des Catafago n’est plus d’actualité vers la fin du XIXe siècle. Le Levant agonise, l’Empire ottoman se délite peu à peu et les puissances européennes imposent lentement mais sûrement leurs diktats. Les Catafago, comme beaucoup de Levantins, émigrent vers d’autres cieux plus cléments. Leur histoire continue, mais ce n’est plus la même histoire… 

 

* Éditions Victor Le Brun

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