Krikor aux mains d'argent

A peine sorti de l'œuf, Krikor Jabotian a été embauché par Elie Saab, puis repéré par Rabih Kayrouz qui l'aidera à promouvoir sa première collection. Le conte de fées aurait dû lui donner la grosse tête, mais Krikor prône une philosophie de travail simple qui lui laisse peu de temps pour "les masques de la société libanaise". Rencontre.




A l'instar du jeune Proust écrivant avec émotion sur les madeleines trempées dans le thé de sa tante, Krikor Jabotian situe dans le mouvement délicat d'une jupe rose évasée de sa mère la naissance de sa vocation, enfant. "J'ai vécu dans une société très féminine", explique le jeune créateur en sirotant un thé, dans un canapé de velours bleu de son atelier-showroom.

Entouré de sa tante, dont il se remémore encore le son chantant des talons sur le parquet, de sa sœur, pour laquelle il créait déjà petit des robes de poupées, et de sa mère, Krikor développe très jeune un intérêt passionné pour "des petits détails qui n'intéressaient pas les gens de mon âge". "J'aimais les couleurs, les tissus. J'admirais la femme", synthétise le jeune homme, avant de préciser, sans fausse modestie : "C'est un début conventionnel pour un styliste".

Pourtant, chez Krikor Jabotian, rien ne relève de la convention. D'abord, son nom d'origine, Tchapoutian, qui signifie en arménien "chute de tissu". Ensuite, son âge, et son succès précoce : à 23 ans, Krikor se retrouve à la tête d'une équipe de sept personnes et maître d'un espace magnifique – son atelier d'Ashrafieh -, qu'il définit avec humour à un "désordre ordonné". Le juste chaos nécessaire à la chaleur de la création. Enfin, sa simplicité, qu'on retrouve à la fois dans sa méthode de travail et dans ses goûts classiques.

Ce n'est pas dans les chinoiseries d'un voyage lointain et dépaysant que Krikor trouve l'inspiration, mais au marché aux puces de Sin el-Fil. "Je déniche des choses qui me donnent des idées", lâche-t-il avec naturel. Quand on lui fait remarquer que ça paraît un peu simple, il se défend avec douceur : "Je n'ai pas de timing précis pour l'inspiration. Le simple fait de vivre à Beyrouth est exceptionnel. On y trouve une énergie, une vivacité, des interactions, des couleurs, des émotions qui sont des facteurs déclencheurs en soi"

Il suffit à Krikor d'une promenade sur la Corniche ou d'une chanson de Fairouz en hiver pour accoucher de l'idée d'une robe. Et le résultat est à la hauteur : sa dernière collection, Au gré d'une brise, s'inspirait de la forme des montgolfières. Des robes aux couleurs pastel, dans les tons de beige et de rose pâle, semblent flotter sur leurs cintres, gonflées par un air que l'on imagine volontiers frais et doux. La nouvelle collection aura pour thème la forme organique. Krikor n'est pas encore tout à fait décidé sur les couleurs.

Les mentors et les maîtres ne sont jamais loin. Lanvin, réinterprété avec modernité par Alber Elbaz, figure au tableau de Krikor. Lanvin, l'image du classicisme absolu ? "Parce qu'à l'époque, ils faisaient les choses avec beaucoup d'amour", explique le créateur. "Aujourd'hui, la mode est en train de devenir commerciale. Ca perd de son charme". Même admiration d'authenticité simple chez celui qu'il appelle "le maître" : Rabih Kayrouz. Celui qui a eu la bonne idée d'appeler Krikor juste au moment où le jeune styliste venait de terminer sa première collection et se demandait comment il allait bien pouvoir la promouvoir. "Il est très authentique", commente Krikor Jabotian avec respect. Avant de conclure : "Au Liban, malheureusement, on a souvent tendance à se créer des masques".

Isabelle Mayault

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