La ville aux miroirs : quand Paul Guiragossian renaît
Le 26/11/10
Le dernier spectacle de Roger Assaf, La ville aux miroirs, est centré autour de l’œuvre du peintre d’origine arménienne, Paul Guiragossian, décédé à Beyrouth en 1993. Quand la peinture se mêle aux autres formes d’art…
Une pièce : La ville aux miroirs. Un comédien : Roger Assaf. Un sujet : les toiles de Paul Guiragossian. Des toiles qui sont projetées sur un écran géant installé au fond de la scène. Roger Assaf met en scène des pans de la vie du célèbre peintre de renommée internationale. Des pans de vie qui épousent les tableaux qui défilent. Des tableaux qui content leur histoire, leur genèse, leur naissance, leur source d’inspiration.
Point de départ : le néant. Point d’arrivée : l’Eternité. Roger Assaf prend son élan de la pierre, du matériau brut pour atteindre la peinture, l’art. Il raconte, il met en scène, le personnage, la vie et l’œuvre de Paul Guiragossian, sans chronologie précise, à travers des tableaux qui se juxtaposent le temps d’une représentation.
La pièce aux miroirs pourrait-on dire ; les miroirs de la peinture, les miroirs de la musique, les miroirs de Jérusalem et les miroirs de Beyrouth. Des miroirs pour chacune de ces étapes, de ces entités qui ont profondément marqué l’œuvre et la vie de Paul Guiragossian.
Roger Assaf dope le spectateur d’un sens de l’ubiquité. Voilà qu’il le transpose d’un coup face au cosmos, où l’être humain n’est qu’un atome parmi tant d’autres, dixit Paul Guiragossian. De l’homme naît le peintre. Le spectateur s’infiltre dans l’esprit de Paul Guiragossian, décèle les éléments qui lui ont inspiré certaines de ses toiles. Des toiles qui donnent à voir des formes humaines, des visages indistincts, qui s’emmêlent et se croisent en une palette de couleurs. C’est en cela que réside les miroirs de la peinture.
Les blessures de l'exil
Les toiles se superposent à des photographies du réel : le lancer d’une pierre par un enfant palestinien sur un char israélien. L’histoire de Paul Guiragossian se mêle étroitement à celle de la Palestine. Son père, rescapé du génocide arménien, s’y est réfugié, muni de son violon, se déplaçant d’églises en soirées pour assurer sa survie et celle de sa famille. La musique côtoie la peinture. La musique qui naît d’un rien ; elle peut tout aussi bien revêtir la forme d’une sonate de Chopin, d’une berceuse, que du gargouillis d’un fleuve. Sur scène, retentit le son langoureux d’un duduk, cet instrument à vent d’origine arménienne, et la voix d’Eileen Khatchadourian vous empoigne. C’est en cela que réside les miroirs de la musique.
Paul Guiragossian porte trois origines en lui, trois pays : l’Arménie, la Palestine, le Liban. Trois blessures profondes et des exils. Sur l’écran géant au fond de la scène, ses tableaux semblent naître d’images prises du réel et ancrées dans l’inconscient collectif : les images du génocide arménien perpétré par l’empire ottoman, les pendaisons et la fuite dans le désert. Les corps humains des réfugiés deviennent filiformes et esquissés à la couleur charbon. Ce que vous ne savez peut-être pas, c’est que le père de Paul Guiragossian a été torturé, en est devenu aveugle, a fui vers Jérusalem, ville de toutes les rencontres, entre musulmans, chrétiens, juifs, avant que son fils ne se joigne à un autre peuple, à un autre pays, le Liban. A le porter en lui. Ce que vous ne savez peut-être pas, c’est que Paul Guiragossian a été amputé d’une jambe, à Beyrouth. Les miroirs de Jérusalem épousent ceux de Beyrouth. L’homme disparaît, son art demeure et renaît, de mille et une façons différentes.
A travers une dramaturgie minimaliste, et un jeu mesuré et passionnel, Roger Assaf a donné corps à l’œuvre de Paul Guiragossian, sur les planches du théâtre Tournesol, qui ont accueille à nouveau La ville aux miroirs et ce jusqu'au 27 novembre.
Nayla Rached