Simone Kosremelli : la sacralisation du patrimoine
Le 12/10/11
Le temps n’a pas entamé l’enthousiasme de Simone Kosremelli. Porte-parole d’une architecture durable avant l’heure, sa signature est devenue synonyme de (sur)saut identitaire face à l’hyperbolisme ambiant qui défigure le Liban. Pour preuve, l’ouvrage consacré à son travail, qui sera publié en janvier 2012 par une maison d’édition australienne. Portrait d’une architecte atypique…
’’Le mot que je préfère dans le langage architectural ? Vernaculaire’’. À l’ère de la mondialisation – souvent sauvage –, le terme se fait rare. Simone Kosremelli, pourtant diplômée en urbanisme de la prestigieuse université de Columbia à New York, ne se laisse pas impressionner. Elle se rebiffe contre cette architecture sous influence importée des États-Unis. Loin de l’esbroufe, de l’ostentatoire ou du sensationnel, elle milite pour une démarche plus personnalisée et durable, une architecture à taille humaine dans le respect des savoir-faire locaux et ancestraux. Et quand on se pique de jouer l’avocat du diable en lui demandant si cette attitude n’est pas réactionnaire, l’artiste ne se démonte pas et répond avec pertinence que ’’les architectures traditionnelles sont une accumulation de bonnes architectures ; elles ont passé l’épreuve du temps. Nos prédécesseurs ont fait la part des choses et n’ont gardé que le meilleur. Alors, pourquoi oublier ces savoirs ? Les modèles architecturaux obtenus sont réellement adaptés au climat et aux usages du pays. Il faut au contraire les reprendre, les actualiser et les enrichir’’. Ainsi, depuis près de 30 ans, son studio met toute sa créativité au service de la maison libanaise, en jouant sur la palette des éléments qui la caractérisent – pierre du pays et boiseries, pureté des volumes et fenêtres en arcades, toits en pyramides ou en terrasses, orientation et relation avec le terrain – pour personnaliser chacune d’entre elles. Et qu’on ne s’y trompe pas, il n’y a pas deux maisons identiques !
Mais l’architecture vernaculaire n’est pas une prison dans lequel Simone Kosremelli s’est enfermée. Pour s’en convaincre, il suffit de jeter un coup d’œil à ses intérieurs pour comprendre qu’elle ne renie pas la modernité ; d’ailleurs, le voudrait-elle qu’elle ne le pourrait pas, en raison de son activité d’enseignante à l’Université américaine… Si, pour mieux se fondre dans leur environnement, ses extérieurs cultivent le goût de la discrétion, ses intérieurs, eux, s’émancipent de la tradition et embrassent sans retenue les spécificités de l’architecture contemporaine : transparence, espace, doubles volumes et visibilité d’un étage à l’autre, elle maîtrise parfaitement le langage actuel de l’architecture… Ce qu’elle adore ? Créer un contraste étonnant entre l’extérieur de la construction et l’intérieur, à l’image de ces lofts aménagés dans les usines désaffectées du Cast-iron district à New York ou comme l’Alhambra, à Grenade où elle eut un véritable ’’frisson architectural’’ en découvrant la sobriété de son architecture et la magnificence de sa décoration intérieure. Susciter l’étonnement donc, mais toujours avec un même impératif : être en adéquation avec le mode de vie des futurs habitants et respecter leurs besoins. Sans doute est-ce la raison pour laquelle sa marque de fabrique ne laisse visiblement pas insensibles ses clients, dont la liste ne cesse de s’allonger…
Après avoir démonté (vous avez bien lu !) et recréé de toutes pièces l’immeuble Audi Plaza au centre-ville, imaginé des maisons libanaises en montagne, des villas à Dubaï, Abu Dhabi ou Bahreïn, l’hôtel Dar el-Mamlouka à Damas, Simone Kosremelli s’attaque aujourd’hui à un projet tout aussi ambitieux qu’intéressant : concevoir une seconde cave Massaya face aux ruines de Faqra. Celle-ci s’étendra sur un vaste domaine planté de vignes, avec des caves voûtées en sous-sol et, comme la première, elle accueillera un bar à dégustation et un restaurant, ainsi qu’une unité d’habitation.
Et de quoi sera fait demain ? Encore et toujours de nouveaux défis professionnels et personnels… à commencer par cette exposition de ses créations de bijoux qu’elle prépare pour février 2012 ou les chemins de Compostelle qu’elle parcourt chaque année. ’’Il me reste 700 km de marche. J’y arriverai !’’, ajoute-t-elle décidée. On n’en doute pas une seconde, on se demande simplement comment elle trouve encore le temps d’aller au cinéma ou d’écouter un morceau d’opéra. Ses journées compteraient-elles plus de 24 heures ? Non, le secret est ailleurs : ’’Le moment de la journée que je préfère, c’est à partir de six heures du soir jusqu’au petit matin. C’est là que je travaille le mieux’’. Ceci explique cela…
Sarah A. Blanco