‘Le Dictateur’ : Entre despotisme et révolution
Le 17/02/12
Le Théâtre Al-Madina accueille, jusqu’au 4 mars, la pièce ‘Le Dictateur’, écrite par Issam Mahfouz, mise en scène par Lina Abyad et interprétée par Julia Kassar et Aïda Sabra. Quand le fer croise la démence…
En 1968, le poète, romancier et dramaturge, Issam Mahfouz, écrit la pièce ‘Le Dictateur’, un titre qui remplace le titre initial ‘Le Général’, suite à la requête de la Sûreté générale. Un an plus tard, la pièce fait parler d’elle quand Antoine Kerbage et Michel Naba’a se retrouvent sur scène pour incarner le rôle du Général et de Saadoun.
Cette année, Lina Abyad reprend la pièce, dans le cadre des travaux du nouveau groupe de théâtre ‘Beyrouth 8:30’. Mise en scène sobre, décor presque nu, Julia Kassar et Aïda Sabra se glissent respectivement dans la peau du Général et de Saadoun. Dès les premiers instants, le public se retrouve empêtré dans un huis-clos, s’entortillant dans un dialogue brûlant d’actualité entre dictature, despotisme, révoltes et révolutions.
L’illusion démente
Huis-clos, démence, égarement, le dictateur et son esclave, le Général et son Saadoun sont victimes d’illusions, happés par une réalité que l’un refuse de voir et que l’autre ne dévoile pas. Le Général ne vit et ne survit qu’à travers l’illusion qu’il s’est créé, avec la complicité, le soutien et la réticence de Saadoun. Rien d’autre ne les relie au monde extérieur que le désir du Général de mener sa révolution, que ce téléphone dont le fil s’entortille autour de la taille de Saadoun. Seul contact avec la réalité, le téléphone n’est pourtant qu’un moyen de communication tout aussi illusoire et trompeur que la conviction du dictateur qui s’est déclaré sauveur du monde, de l’humanité.
Même s’il ne cesse de lui crier de s’en aller, le Général ne peut vivre sans Saadoun. Son illusion risquerait alors d’être rompue. Sa révolution ne tiendrait plus, n’aurait plus lieu d’être. Le huis-clos devient de plus en plus grinçant, de plus en plus oppressant. Dictateur et général, fou et mégalomane, despote et fragile, le Général se laisse porter par sa folie, donne des ordres abracadabrants, absurdes, violents et ridicules. Qu’on décapite, qu’on tue, qu’on pende, au nom de la révolution, qu’on élimine la race humaine au nom de la race humaine, pour le salut de la race humaine. Le Général attend la chute du roi, la gloire, celle qu’il croit avoir méritée. Mais le roi ne se rend pas, ne se présente même pas devant lui. Seul Saadoun permet à l’illusion de continuer. Servile, asservi, craintif, Saadoun est la victime du Général et son propre bourreau. Il tonne, tour à tour, comme la voix du dictateur, comme la voix du Roi, comme la voix du peuple. C’est par lui, et par lui seul, que s’opère le retournement de situation. Pour un instant, un instant seulement. Avant que l’illusion ne reprenne ses droits.
Des comédiennes exceptionnelles
Julia Kassar et Aïda Sabra. À elles seules, elles semblent porter toute la pièce, lui donner son âme retentissante. À elles seules, elles font frémir la salle, par leur jeu, leur prestance, leur brio, par la force et la violence qu’elles mettent dans chacun de leurs gestes, de leurs paroles, de leurs déplacements sur scène. Julia Kassar, magnifique en général dément. Et surtout Aïda Sabra, sublime interprétation qui frôle l’envoûtement.
L’impact de la pièce n’en est que plus troublant. Pièce grinçante, humour noir, discours cinglants, mises en abymes, ‘Le Dictateur´ vous implique au-delà du temps de la représentation. Les comédiennes quittent la scène, et le spectateur reste bouleversé, pantelant, pensif. Jeu de rôles, jeu de violences, jeu de pouvoirs, jeu de miroirs. Le Général et Saadoun, multiples facettes d’un je dont les contours sont flous, dont les contours s’estompent à mesure que les questionnements s’enclenchent, que les réflexions et les interprétations se croisent, que le théâtre renvoie à la réalité.
Nayla Rached
’Al Dictator’ de Issam Mahfouz
Théâtre al-Madina
Du 2 février au 4 mars 2012 à 20h30, du jeudi au dimanche
(01) 753010