Joe Letayf ou ’’Monsieur Musique’’
Le 02/11/11
Joe Letayf peut avoir plusieurs passions, mais une est omniprésente dans sa vie : celle de la musique. Il ne joue d’aucun instrument, mais il les connaît tous, connaît parfaitement ceux qui en jouent, les maîtres, les bons et les moins bons. Sa connaissance de la musique remonte à son enfance ; avec l’âge, il est devenu intransigeant, n’acceptant que les meilleurs. Les autres, il les délaisse, avec une certaine condescendance. Il n’en parle pas.
Car Joe Letayf parle de musique ; c’est même pour lui une activité quotidienne. S’il acceptait le terme, nous dirions une mission, un apostolat. Faire partager sa passion au plus grand nombre, il s’y emploie depuis 35 ans, 365 jours par an, à travers l’unique émission radio régulière consacrée à la musique classique sur nos ondes. Le calcul arithmétique nous donne pour l’année prochaine le chiffre colossal de 10.000 heures de radio.
Comment compte-t-il célébrer cet anniversaire ? ’’De la même façon que les autres, avec une dix millième et une…’’ Quand nous lui demandons s’il n’est pas lassé d’interpeller un auditoire pour lui faire partager sa passion pour la musique classique, il répond : ’’Pas du tout. Heureusement, ce ne sont pas les mêmes œuvres et les mêmes compositeurs qui repassent’’. Il n’est pas gêné de ne pas avoir son auditoire en face de lui, il sait que celui-ci est là, fidèle au rendez-vous de l’après-midi. Ses nombreux amis ne sont pas tous anonymes, car nombreuses sont les missives qui lui parviennent, enthousiastes mais aussi critiques, ou demandant simplement d’inclure tel ou tel musicien ou soliste dans son programme.
Joe Letayf n’est pas toujours derrière un micro ; il quitte régulièrement cette position somme toute confortable pour affronter un autre public, autrement plus difficile. En effet, il assure depuis 1982 un cours de culture générale, axé principalement sur la musique, aux étudiants de l’Académie libanaise des beaux-arts. ’’Ces cours m’enchantent. Voir le nombre d’étudiants augmenter d’année en année, sachant qu’assister à mes cours ne leur procurera pas de notes supplémentaires, constater que 47 étudiants de la branche de Tripoli tiennent à mes cours, ces faits me réconcilient avec les jeunes. Je ne suis pas de ceux qui désespèrent de l’inculture de la jeunesse libanaise. Je reconnais qu’il y a toute une génération, celle de la guerre, qui est hors-circuit, mais les jeunes d’aujourd’hui, comme nous – ceux de la génération des années 1960 – sont assoiffés de culture, de musique d’art… Pour eux, j’ai mis au point un cours de ’Musique et architecture’ qui les passionne. Nous l’enrichissons ensemble’’. Et de conclure : ’’C’est finalement aux étudiants d’être satisfaits de moi’’.
Joe Letayf est de toutes les aventures. Il a été président des Jeunesses musicales du Liban avant qu’elles ne se délitent. Tant pis, il récidive et fonde en 2010, avec Alida Torbey, Najwa el Khazen, Alia Warde et Mario Mhanna l’Association Wagner, qu’il préside. ’’C’est une association à but non lucratif qui a déjà plus de 80 membres. Elle a pour but de promouvoir la musique classique dans les écoles et les universités, et plus particulièrement la musique de ce cher Wagner. Et cela par des conférences, des projections de documentaires ou d’opéras, explication à l’appui. La maison mère à Bayreuth nous procure, chaque année, des billets pour assister à un opéra dans ce temple sacré. Vous savez sans doute qu’il est très difficile aux non membres de se procurer des billets, à moins d’attendre des années.’’
Il ne faut surtout pas croire que Joe Letayf soit un fanatique de Wagner exclusivement. Il l’est de ces centaines de musiciens qu’il découvre ou côtoie depuis des décennies. Quel est l’intérêt d’avoir 43 enregistrements différents de la symphonie N°3 de Beethoven ? ’’C’est par amour de l’œuvre et pour la passion d’en comparer l’interprétation par différents orchestres et chefs, et de se rendre compte que la lecture n’est jamais la même. D’où l’intérêt’’.
Pour faire son travail, assouvir sa passion, se documenter, Joe Letayf a acquis, au fil des ans, 6.500 enregistrements audio et 500 enregistrements audiovisuels, sur tous les supports : vinyles, cassettes, bandes, CD, DVD et DVS, seul support qu’il continue d’acquérir. Il connaît parfaitement chacun de ces enregistrements et en parle – comme tous ces grands collectionneurs de livres, tableaux ou objets d’antiquités – avec volupté, volubilité, passion. Il les classe amoureusement sur des centaines de mètres de rayons de la bibliothèque qui tapisse son immense appartement à Achrafieh. Que compte-t-il faire de ce trésor unique au Liban et dans la région ? Sans hésiter, il dit vouloir ’’les léguer, après ma mort (bien sûr) à l’Alba-Balamand’’.
Comme chacun de nous, Joe Letayf a un projet qui lui tient à cœur : créer une radio exclusivement consacrée à la musique. C’est loin de n’être qu’un rêve. Il a les studios, mais il lui manque encore, non pas une autorisation que tous les ministres de l’Information ont dit lui accorder volontiers, mais une onde hertzienne libre. Vite, trouvons-lui parmi les milliers de radios qui envahissent nos ondes, une radio à vendre. Réaliser le rêve de Joe Letayf, c’est pour nous, mélomanes, l’assurance d’avoir une écoute de qualité, et pour le Liban une confirmation qu’il est et reste le cœur culturel du monde arabe.
Emile Nasr