L’homme de toutes les attentes
Le 27/01/12
Pour son premier roman, Gérard Bejjani ne cherche pas la facilité, ni dans le choix de son sujet, ni dans la forme de la narration. Daniel, son personnage, part en retraite au ’’Monastère de la contemplation’’. En réalité, il est à la recherche d’un homme qui devrait y être, un homme qu’il a brièvement connu à douze ans, trente six ans plus tôt, et qui lui a laissé un souvenir inoubliable. Un homme qui a marqué toute sa vie.
’’Mon être entier demeura suspendu à cette caresse… Je connus la brûlure des sens, la déchirure des cœurs, le soulèvement des corps, la folie du désir, mais jamais, non jamais je ne retrouvai cette sensation de volupté entière, de bien-être absolu chez aucun de ceux qui passèrent leur chemin. À chaque fois, l’un après l’autre, ils me ravalaient à ce rang de garçon qui ne s’est livré qu’à un seul homme, à ce magicien dont le murmure a longtemps nourri l’imagination et l’espérance’’.
Le séjour est l’occasion, pour Daniel, d’écrire ses mémoires, en les adressant à cet homme, Talal. On y rencontre ceux qui ont jalonné sa vie et avec lesquels les relations ont toujours été conflictuelles, insatisfaisantes, d’autant plus qu’elles étaient vécues dans un contexte peu propice aux ’’invertis’’.
Car bien qu’assumant son homosexualité, Daniel est profondément affecté par ce qu’il considère comme une anormalité qui le met au ban de la société, surtout qu’il n’a jamais été aimé par un père détestable et détesté. La haine du père inaccessible est équilibrée chez lui, si l’on peut dire, par cette recherche de Talal, ’’l’homme de toutes [ses] attentes’’, à travers tous les hommes qu’il a connus. Mais au monastère, on respecte la loi du silence et Daniel n’arrive à faire parler personne du passé, à part Omar, le cuisinier, l’homme à tout faire. Celui-ci lui raconte l’histoire d’Oum Maryam, qui le renvoie à sa tendre mère tant aimée.
Pour qui Daniel écrit-il, en fait, quand son texte commence par ’’Aujourd’hui qu’ils sont morts je peux écrire’’ et quelques lignes plus tard, ’’Aujourd’hui qu’ils sont morts je n’ai plus peur’’ ?
Manifestement longtemps mariné, ce récit permet à Bejjani de pratiquement tout y mettre. Le ton est souvent lyrique. Il se laisse fréquemment aller à une logorrhée incroyable où il essaie de lâcher toutes ses émotions. Mais il y réussit mieux dans certains passages retenus et sobres où il atteint l’essentiel.
Par ailleurs, une volonté claire de montrer un auteur maîtrisant une langue qu’il a foisonnante, un vocabulaire extrêmement recherché, inutilement excessif, utilisant souvent plusieurs adjectifs ou plusieurs verbes successifs pour décrire un sentiment, un lieu ou n’importe quoi, à la longue cela pèse, et c’est d’autant plus regrettable que l’éditeur n’a pas fait son travail de correction.
L’essentiel est néanmoins préservé et la quête de Daniel reste primordiale. Bejjani y reste accroché. Pourtant, ’’il est temps de grandir (…), de comprendre que le monde n’est pas ainsi fait, de ferveur ou de rien, que les hommes se contentent de peu, du plus ou moins, de routes obliques et de pages entachées’’.
Nadim Tarazi