Hyam Yared ou ’’le courage d’être multiple’’
Le 09/12/11
Avec trois recueils de poèmes et deux romans lui ayant valu différents prix en France et au Liban, Hyam Yared, née à Beyrouth en 1975, s’est taillé une place de choix parmi les écrivains libanais francophones contemporains. Son deuxième roman, ’Sous la tonnelle’, paru chez Sabine Wespieser éditeur en 2009, vient d’être traduit chez Dar al-Adab sous le titre de Taht al-’arīshah. Elle a bien voulu nous en parler, ainsi que de son expérience de l’écriture poétique et romanesque.
Vous êtes poète et romancière. Comment la poésie et le roman s’organisent-ils pour se partager votre univers ? Quelle est l’émotion que transmet chacune de ces formes ?
Le roman est pour moi le relief socio-politique de la réalité dans laquelle s’inscrit le temps présent. Dans mon interaction avec le temps présent, avec l’analyse d’un certain réalisme politique, sociétal et individuel, j’ai besoin de la forme romanesque.
Bien entendu, je viens de la poésie, ou plutôt comme beaucoup d’écrivains, mon écriture a fait ses premiers pas dans la poésie. Mais je crois que cela a un rapport à l’intensité des choses ressenties. Encore aujourd’hui, il y a des degrés de l’absurde et de l’intense que je suis incapable de transcrire autrement qu’en poésie. La poésie a, pour moi, quelque chose de l’effroi. La poésie est aussi tissée de silence. Et l’effroi tout en étant énoncé doit être tu. J’aime, dans la poésie, l’équilibre entre le verbe et le silence.
Par exemple, dans la réalité contemporaine dont est témoin le monde arabe aujourd’hui avec ses révolutions, je suis tout simplement sans voix face aux atrocités que subissent les sociétés civiles en réponse à leurs revendications. L’ingéniosité des régimes répressifs dans l’élaboration des techniques de torture me laisse sans voix, romanesque du moins. A ce stade j’ai besoin de la poésie pour transcrire l’effroi. J’ai d’ailleurs écrit une série de poèmes à ce sujet, des poèmes politiques autour de la question des libertés individuelles et de l’enfermement de l’individu dans son propre corps sujet aux répressions. Ces poèmes sont regroupés dans un recueil intitulé ’Esthétique de la prédation’, où il est question de l’homme politique prédateur de l’homme.
Vous avez aussi écrit pour le théâtre ?
Je n’ai pas écrit pour le théâtre, mais j’ai écrit un roman où l’action se déroule tout le long dans un théâtre. Le récit a été écrit sous forme de monologue où mon héroïne est une actrice qui se rend à un casting, qui a besoin d’argent et de qui on exige qu’elle abandonne son ombre aux vestiaires. On lui explique qu’il n’y a pas de place pour elle et son ombre dans le rôle.
Ici, il s’agit surtout pour moi de mettre en lumière la schizophrénie des sociétés où les tabous et les répressions développent des jeux de rôles factices à la suite desquels la réelle identité des individus se retrouve changée ou refoulée dans un inconscient profond. Ici c’est toute la question du déni de mémoire, du refus d’être soi, surtout quand cela implique d’être à l’écart des mentalités claniques. Il s’agissait surtout pour moi de mettre en parallèle les difficultés d’un pays à s’inscrire dans sa pluralité et celles de l’individu à faire face à sa propre multiplicité. Je suis convaincue qu’il n’y aura pas de démocratie viable au Liban comme ailleurs dans le monde arabe, avec le déni de mémoire et la culture des tabous. Il faut déjà avoir le courage d’être multiple dans sa propre individualité pour aspirer à faire un pays capable d’inclure la pluralité des idées, de la pensée et de la société.
Je dois avouer avoir écrit ce texte dans un style qui hésite entre théâtralité, poésie et récit, car c’est un texte intimiste et je voulais trouver une voix qui puisse, tout en sortant des chantiers battus de la poésie, garder un ton de confidence avec le lecteur, placé de ce fait en public. En l’écrivant, j’avoue avoir pensé à la retranscription du roman pour les planches. Donc ce texte n’a pas encore été joué, mais il a toute la structure pour pouvoir l’être à l’avenir.
’Sous la tonnelle’ est-il un roman autobiographique ? Cette grand-mère a-t-elle existé ? Et si oui, quel était son rapport à votre écriture ? Vous a-t-elle demandé de raconter son histoire, l’a-t-elle un jour envisagé ?
’Sous la tonnelle’ n’est pas tout à fait un roman autobiographique, même si le personnage central, c'est-à-dire la grand-mère, est en effet largement inspiré de ma grand-mère, une femme sculpteur et peintre qui a représenté pour moi une image forte de femme libre, d’une grande érudition, très avant-gardiste et à sa manière révolutionnaire.
Nous étions très proches, et du fait de son érudition c’était la seule femme de mon entourage en qui j’avais une confiance aveugle concernant mes textes. Elle a assisté à mes premiers émois littéraires, c’est elle qui m’a fait découvrir la littérature et la poésie, c’est à elle que je dois d’avoir un jour embrassé cette voie. Elle a été ma toute première lectrice, du temps où je n’écrivais encore que de la poésie. Après sa mort je suis passée au roman.
C’était une femme discrète et fière, qui avait horreur de demander quoi que ce soit à quiconque, et qui n’aurait certainement pas eu l’idée de me demander d’ecrire sa vie qu’elle ne trouvait pas plus intéressante qu’une autre. La force de cette femme fut son altruisme profond même aux pires moments de la guerre, et le respect inconditionnel qu’elle déployait envers la vie et les êtres. Aux pires heures de la guerre, elle a refusé de quitter sa maison située sur les lignes de démarcation, avec un dévouement et une conviction qui n’avaient rien d’un militantisme politique, mais qui étaient surtout un militantisme humain.
Son combat était sincère et humaniste, loin de tout intérêt et de toute conscience héroïque. L’héroïsme, le vrai, ne peut naître que de ce type de démarche; c’est pour cela que j’ai jugé intéressant d’écrire son histoire.
Que signifie pour vous que votre roman soit traduit en arabe ? Est-ce que vous avez revu la traduction vous-même ? Y avez-vous reconnu votre texte ?
Il était très important et primordial pour moi que mon roman soit traduit en arabe. J’aurais été très malheureuse qu’il en soit autrement, car si j’écris en français je n’écris pas à un public exclusivement francophone, heureusement et bien au contraire. L’écrivain est en perpétuel exil du milieu dans lequel il écrit, car il s’exile par la pensée. Je peux dire que d’une certaine manière, je suis deux fois en exil par le verbe et la langue. Et pour moi être traduite en arabe représente, un peu, ce retour au pays natal dont tout exilé rêve. Car si j’écris en français, j’écris aussi, surtout et avant tout, avec ma langue arabe. C’est pour cela que je trouve essentiel de spécifier lorsqu’on me demande si je suis une écrivaine francophone, que je suis une écrivaine arabe francophone. Il est essentiel pour moi que cette question soit claire.
Quel effet cela fait-il de se lire dans une autre langue que celle de son écriture, quand cette autre langue est paradoxalement la sienne ?
Déjà répondu ci-dessus il me semble, mais je pourrais ajouter qu’en effet, j’ai eu la chance d’être traduite par Marie Tawk qui est une excellente traductrice. À la relecture de mon texte en arabe, j’ai retrouvé le rythme intact transcrit dans une autre langue. J’en ai ressenti une vive émotion. C’était comme si je restituais à mon livre toute l’ampleur de son message. L’inter-pénétrabilité linguistique sans pour autant porter préjudice aux spécifités linguistiques de chaque langue est une métaphore du message du personnage de la grand-mère, qui ne s’est jamais laissé gagner par la peur de l’autre – l’autre étant tout ce qui nous est étranger, qu’il s’agisse de langue, de pays, de religion. L’avenir et la paix auront lieu grâce à l’inclusion. L’exclusion ne mène qu’à la haine, l’enfermement et l’obscurantisme. Quelle plus belle métaphore de paix qu’une langue qui, en traduisant une autre, l’inclut? Je vois, dans le fait de traduire, une des valeurs porteuses du métissage du monde contemporain et de la ’’mondialité’’ pour reprendre le terme d’Edouard Glissant qui l’utilisait pour désigner la réalité de la mondialisation et ses conséquences sur le monde contemporain. Au-delà de l’aspect économique de la mondialisation, la traduction contribue en quelque sorte linguistiquement à restituer à la ’’mondialité’’ son aspect culturel, linguistique, sociétal et humain.
La recherche d’un éditeur en France pour votre premier roman a-t-elle été difficile ?
Je n’ai pas cherché d’éditeur; dans mon cas, les choses se sont faites différemment, de manière aussi singulière que providentielle. C’était lors du salon du livre de Beyrouth. Une lecture de poésie avait été organisée avec d’autres poètes, et mon éditrice s’était trouvée dans le public, invitée par l’Institut français. Elle était venue me voir à la fin de la lecture, parce que ma poésie l’avait touchée, et elle avait cherché à savoir si j’écrivais aussi des romans. J’avais un début de texte et c’est ainsi que l’aventure s’amorça.
Vous avez obtenu des distinctions pour la plupart de vos écrits (Prix Phénix 2009 et prix Richelieu de la francophonie 2011 pour ’Sous la tonnelle’ ; Prix France-Liban 2007 pour ’L’armoire des ombres’ ; Médaille d’or des IVe Jeux de la francophonie pour ’Reflets de lune’ en 2001). Quelle est l’influence de cette reconnaissance sur votre écriture ?
Aucune influence je dirais sur mon écriture, plutôt sur la confiance que j’ai pu en tirer lorsque je cherchais un regard critique sur mes écrits. Je pense qu’à ses débuts, l’écrivain a autant besoin de ce regard qu’il aura besoin par la suite de s’en détacher. Car les prix ne sont pas le seul indice de la qualité de l’écriture. Et surtout, pour écrire, il faut rester à bonne distance de tout ce qui apporte une sur-dimensionnalité à l’acte très solitaire d’écrire.
Pouvez-vous nous parler de votre prochain projet ?
Mon prochain projet est un roman qui traitera de la question de l’infanticide. En tout cas, il s’agit d’une mise en lumière des conditions d’enfermement que génèrent nos sociétés et qui peuvent, au final, pousser un individu à perdre ses moyens et à passer à l’acte. Bien sûr, l’infanticide est une question vieille comme le monde. Après tout, la première histoire de l’humanité a commencé par un fratricide et Médée n’est pas un mythe si éloigné de la réalité de nos sociétés contemporaines. Évidemment, je suis consciente du fait que le sujet est tabou et qu’il dérange, et écrire sur la question ce n’est pas valider l’infanticide, mais plutôt tenter de comprendre les mécanismes qui le précèdent et de trouver dans les impasses sociales, économiques, politiques et familiales, des explications qui satisfassent mon désir de cerner un tel degré de détresse. Car derrière tout crime il y a une détresse.
Propos recueillis par Samar Abou-Zeid
Hyam Yared, Taht al-’arīshah
Salon arabe et international du livre de Beyrouth, BIEL
Stand Dar al-Adab
Signature : Dimanche 11 décembre 2011 de 17h00 à 20h00
Photo : ©Laurent Denimal