Nous pouvons critiquer la censure autant que nous voulons, mais cela ne suffira jamais à la stopper ni même à influencer le censeur. Celui-ci est un acteur plutôt obscur, qui représente une autorité au service de valeurs politiques et sociales. Le censeur prétend protéger la société contre la culture, et les intellectuels des coutumes et traditions.
Nous critiquons la censure mais nous oublions souvent que, dès les premières heures du XXe siècle, le censeur a joué un rôle particulier, non intentionnel, et même un remarquable, en ouvrant la voie à une nouvelle et riche culture dans le monde arabe. De grandes personnalités, tels Taha Hussein, Ali Abdel Razzak, Naguib Mahfouz, Sadek Al-Azm, Nasr Hamed Abu Zeid et Leila Baalbaki, viennent de suite à l’esprit pour leur combat contre la censure. Le livre ‘La coquille’ (
Al-Qawqa'a) de Mustafa Khalifé, les poèmes de Faraj Bayrakdar, les années 70 égyptiennes et les souffrances de Sonallah Ibrahim, la pièce ‘Le viol’ (
Al-Ightissab) de Saadallah Wannous, le livre ‘Le jardin des sens’ (
Hadiqet al-hawas), ou encore les films de Maroun Baghdadi et Danielle Arbid, prouvent que la censure a créé, sans le savoir, la voie d’une nouvelle culture arabe et d’un futur différent.
Dans le cas du poème de Mahmoud Darwish, ‘Je suis Joseph, Ô Père !’
(Ana Yusuf Ya Abi), chanté par Marcel Khalifé, et d’autres poèmes arabes aujourd’hui oubliés, le censeur essaya de jouer le rôle de l’instructeur, marginalisant les intellectuels et les conduisant à la mort, à l’emprisonnement, au déni et au silence.
Au Liban, le jeu de la censure reflète la réalité d’une politique arabe dominante et s’impose souvent avec le prétexte de protéger la foi et la religion.
La censure prend la forme d’une épée de Damoclès, celle de tyrans comme Saddam Hussein et Mouammar Kadhafi qui s’auto-déclarent ’’écrivains’’, ou encore comme la voix d’un seul parti, qui veut intimider la culture. C’est aussi une façon d’élargir l’écart entre les intellectuels et le grand public.
L’homme qui poignarda Naguib Mahfouz n’avait pas lu son livre ‘Les fils de la Medina’ (
Awlâd hâratinâ), mais voulait plutôt appliquer la fatwa contre l’un des plus grands écrivains du monde arabe. La loi de
l’hisba – qui autorise tout musulman à entamer une procédure légale contre quiconque tenterait d’atteindre à l’intégrité de l’Islam – fut appliquée pour museler Nasr Hamed Abu Zeid. Plus encore, l’isolation de l’Irakien Hadi al-Alawi montra que le tyran ne voulait rien d’autre que faire prévaloir sa personne.
Le seul but de la censure est de séparer la culture de la société. La désertification morale par laquelle passèrent les Arabes au cours des années qui suivirent la défaite de 1967 n’aurait pu être possible sans s’être doublée d’une désertification culturelle tout aussi importante. Malgré ce désert politique et moral, la voix de nombreux intellectuels, écrivains et artistes s’est fait entendre. Leur combat pour la vie leur a coûté cher : prisons, cachots et même cimetières… Ce n’est qu’aujourd’hui, au vue des importantes révolutions arabes, que nous pouvons constater que leur glorieuse détermination n’a pas été vaine, que la liberté a pu rompre les murs des prisons arabes et ouvrir de nouveaux horizons, riches d’un grand potentiel.
L’ère despotique n’aurait pas duré si longtemps sans les trahisons culturelles qui ont alors eu lieu. Un exemple en est le complot qui justifia une alliance avec le dictateur contre les mouvements islamistes, le Prix Kadhafi des droits de l’homme, de même que le contrôle, sur les ‘Cités de sel’ du Golfe, à travers la fraude et la corruption.
Les révolutions arabes ont éclaté à un moment inattendu, pour mettre fin à ces années sombres, et lier ce qui n’était qu’une littérature de prison au soulèvement vécu dans les rues arabes. Les révolutions ont été d’importantes explosions sociales et culturelles. Les prisonniers ont brisé leurs chaînes tout à la fois de désespoir et d’espoir. Aucun mot ne peut décrire l’effervescence sociale dont la révolution syrienne, en est aujourd’hui le point culminant, sauf à lire ce qui a été publié par des écrivains en prison. Leur littérature s’est malheureusement transformée en l’un des signes les plus marquants de la littérature arabe moderne.
Ce soulèvement arabe fut aussi inattendu que ses conséquences. Ceux qui affirmèrent que les coups d’État étaient des révolutions – ceux-là même qui assujettirent les peuples arabes durant de nombreuses décennies – seront certainement déçus. Certains, désenchantés, n’ont pas hésité – par peur de l’inconnu – à soutenir publiquement le tyran. Si leurs idées avaient vaincu, la culture serait redevenue un piège, élitiste et autoritaire et aurait oublié que sa principale mission est de protéger les droits de l’homme et de se lier à la société. Le dictateur intellectuel serait alors semblable au dictateur militaire, et cette relation entre eux deux, qui marqua l’ère
Baas et
Kadhafi, fut à l’origine de la désertification culturelle et eut de sévères répercussions sur la culture et la société, détruisant chacune d’elle.
Depuis le corps en flammes de Bouazizi et les véhicules militaires qui écrasèrent les manifestations sur la place Tahrir, jusqu’aux enfants de Deraa, le message final porté par les révolutions arabes est celui d’un renouveau des relations entre la culture et la société, mais aussi celui de montrer que la liberté de la culture fait partie de la liberté de la société, et vice-versa.
Aucune censure ne peut contrôler ces deux libertés. Les réseaux sociaux nous l’ont assez montré, comme l’ont montré les graffitis et œuvres d’art nés des révolutions, d’artistes tels qu’Ahmad Fouad Negm, Sheikh Imam et Mahmoud Darwish.
Beaucoup diront qu’il n’y a aujourd’hui plus de place à la censure. Mais la distance est grande entre la logique et la réalité, et a toujours besoin d’être franchie. C’est ce que j’appelle
la distance du courage.C’est une erreur de dire que la révolution a triomphé. C’est un processus compliqué qui ne peut triompher si les chars sont encore dans les rues de Bahreïn pour empêcher toutes protestations pacifiques.
Ce processus nécessite à la fois du courage et de l’humilité. Le courage de ceux qui apprennent d’un peuple sans défense, qui se bat contre des armes, sans rien de plus qu’une voix et un corps. Tous les interdits doivent s’effacer. La justice sociale et la liberté doivent ne faire qu’une seule et même chose. Il faut rétablir les valeurs sociales, politiques et culturelles. Ce même processus requiert également l’humilité de ceux qui ont conscience que la culture et la connaissance conduisent vers la liberté, et qu’elles ont besoin d’intellectuels qui s’opposent à la censure et à la tyrannie, pour que la vérité se répande.
Enfin, quand nous pensons à l’espoir des révolutions arabes, nous voyons la Palestine au premier plan, non seulement comme faisant part d’un mouvement de libération au Proche-Orient, mais aussi comme une exigence morale de justice dans notre monde.
La culture est finalement en train de triompher de la censure mais cette victoire se maintiendra uniquement si le monde arabe parvient à établir la démocratie, à mettre fin à la peur, à la répression, à l’isolationnisme, au racisme, au sectarisme et à l’intolérance, et édifier une voie vers la naissance de citoyens libres dans des pays libres.
Elias Khoury
* Discours du journaliste et romancier Elias Khoury lors de la session inaugurale de la deuxième conférence de SKeyes intitulée ‘Les libertés culturelles au Proche-Orient : entre censure et perspectives du printemps’, tenu en décembre 2011.
Le centre SKeyes pour la liberté de la presse et de la culture a été fondé à Beyrouth en novembre 2007 à l’initiative de la Fondation Samir Kassir créée à la suite de l’assassinat du journaliste et historien libanais Samir Kassir le 2 juin 2005.