Jacques Liger-Belair : Chronique d’une catastrophe évitée
Le 02/01/12
Le pire - la dévastation définitive de nos quartiers ’’à caractère traditionnel’’ – pourrait-il être évité ?
Après tout, grâce aux anciens loyers et à la complexité des héritages au Liban, subsistent encore quelques bâtisses anciennes intéressantes, des rues à caractère et encore verdoyantes et quelques terrains libres… grâce aussi à quelques irréductibles, amoureux nostalgiques (ou clairvoyants ?) d'un charme urbain qui fout le camp !... et aussi parce que quelques (trop) rares architectes et même promoteurs croient que la sauvegarde du patrimoine peut se conjuguer avec une politique immobilière intelligente et le succès financier !
Peut-être, après tout, qu'à la modernité et la prospérité immobilière par la frénésie de bâtir (la ’’poule aux œufs d'or’’, vous connaissez ?)… pourrait succéder une nouvelle modernité, un nouvel engouement : ’’le plaisir de vivre dans la ville’’, dans des espaces publics de qualité au charme retrouvé.
Mais tout d'abord, il faudrait enfin maîtriser le problème de la circulation des voitures, avec des solutions complémentaires à celles, indispensables sans doute, des voies rapides (?), souterrains et autres passerelles.
Les quartiers, tout particulièrement ceux ’’à caractère traditionnel’’, pourraient, devraient alors être interdits aux voitures. Du moins à celles qui n'ont pas leur place de parking en sous-sol, officiel et sous contrôle rigoureux… et interdits les stationnements en surface.
Ce qui suppose bien sûr que les voies et avenues qui irriguent la ville et entourent les quartiers soient améliorées… et que sur les terrains encore libres s'édifient de grands parkings, silos à voitures sur et sous-sol, porteurs de résidences en forme de tours, sans perte d’exploitation… La loi prévoit déjà ce type d'opération.
Bien sûr, les ’’rues’’ de nos quartiers, rendues aux citoyens qui marchent, seraient accessibles à des navettes publiques, solution douce, silencieuse, écologique, pour les personnes âgées, handicapées (les oubliés de la ville), mais aussi pour la sécurité, l'approvisionnement des restaurants et commerces (aux heures dites) et le ramassage scolaire des plus petits. Comme dans de nombreuses villes, anciennes ou modernes, d'Occident, comme aussi dans une partie de notre centre-ville historique avec ses jolies ruelles et placettes piétonnes des quartiers Foch et Allenby et du Parlement.
Et alors, enfin, on pourra réinventer la ville, rendre les ruelles aux gens, les paver, les planter, en faire des promenades et y jouir du climat exceptionnel du Liban. On réclame aujourd'hui – la dernière mode – des immeubles ’’green’’. Et pourquoi les espaces publics ne seraient-ils pas eux aussi ’’green’’ ? Les gens, les personnes âgées, les mamans avec leurs petits et leurs poussettes s'y promèneraient avec bonheur et sécurité. Cafés-trottoirs et boutiques s'ouvriraient aux flâneurs, aux familles, à l'ombre des frondaisons qui feraient quelque peu écran aux sommets des tours.
Les habitants de ces tours – le ’’monde d'en haut’’ – amateurs de grands horizons de mer et de montagnes, baisseraient les yeux sur d'aimables ruelles en coulées vertes… Et le ’’monde d'en bas’’ vivrait avec bonheur sa vie de quartier, dans ce mélange d'héritage sauvegardé et revalorisé et d'architectures d'aujourd'hui, réconciliés dans ce nouveau Beyrouth aimablement chaotique dans sa diversité culturelle. Dans ces quartiers rêvés, chacun trouverait son compte: Un nouveau plaisir de vivre leur ville, pour les citoyens… et pour les promoteurs et propriétaires, une nouvelle plus-value immobilière.
Utopie ou réalisme ?
J'affirme que cette métamorphose est difficile, sans doute, mais parfaitement possible.
Il y faut une volonté politique affirmée de la part des décideurs, et de l'imagination ; sachant que la seule alternative à cette ’’utopie-réaliste’’, humaine et poétique, c'est la catastrophe urbaine absolue, et la chute de l'économie immobilière de nos quartiers.
Jacques Liger-Belair