Au Festival de musique sacrée organisé dans les églises du centre-ville de Beyrouth, un merveilleux concert de musique baroque italienne couplée avec un oud oriental et les mots de Mahmoud Darwish. La soprano, Maria Cristina Kiehr, est exceptionnelle. Virtuosité, certes, mais mieux encore : du grand art. Et, avec cela, des caméras, comme pour un mariage, une église Saint-Maron éclairée à l’extrême, pour montrer le plâtre blanc et l’effarant Christ en Croix. Des dames et des hommes en toilette sont venus pour l’ouverture du festival, des hommes en soutane et des diplomates français. Les portes claquent, les gens bavardent, des portables sonnent, pendant qu’elle chante cette incroyable berceuse de Merula, terrible Madame Kiehr, puissante et vraie comme le monde.
Comment échappe-t-on, au Liban, à cette tare ? La plupart des gens chics et moins chics ne savent écouter, ni se concentrer. Comment notre société en est-elle arrivée à se suffire du
pur anecdotique ? Par anecdotique, je veux dire : la récitation des faits. ’’Je me suis rendue chez mon médecin’’. ’’Nous sommes allés au restaurant, c’était bondé’’. ’’Cette école donne plus de devoirs’’. ’’Cette speakerine est plus ’’naturelle’’ que l’autre’’. ’’Le beau-père de Nada est mort’’. Etcetera. Une litanie d’anecdotes. Ce qu’on en en pense ? Rien. Quel lien fait-on avec sa personne propre ? Aucun. Qu’en déduit-on ? Rien.
Alors comment amener les gens à écouter ? Comment ne seraient-ils pas distraits par une anecdote volante qu’ils attrapent et épinglent comme un papillon, bien classé, dans le tableau des faits juxtaposés, cet ordre factice qui s’appelle la vie bourgeoise ? C’est que, lorsqu’on est bourgeois, si l’un de nous tentait par malheur de créer des liens, il risquerait de démonter, un par un, les mensonges dont il est complice ou coupable : ’’C’est vrai, je n’ai jamais désiré mon mari’’ ; ’’en fait, je déteste être seul, ça m’a toujours rendu lâche’’ ; ’’j’ai toujours privilégié le confort, je n’ai pas poussé mon apprentissage jusqu’au bout’’… Bref.
Une grande soprano, qui a eu la chance – contrairement à beaucoup de jeunes Libanais bourrés de talent – d’être prise en charge par une société qui forme au savoir-faire et à la réflexivité de ses artistes, nous somme, par son art, de libérer ces anecdotes en vol de papillons : ça s’appelle l’exaltation, l’oubli de soi, la véritable curiosité pour un monde qui fait sens. Ça s’appelle assister à un concert.
Une semaine plus tard, Fairouz, l’adulée du monde arabe, chantait. Le public vibrait, presque fou, devant une légende qui ne parlait déjà plus sa langue, la langue de la télévision. Mais quelque part, elle faisait résonner, dans un caisson engourdi, leur enfance et l’idéal, la subtilité et la franchise, une présence au monde déjà fantomatique, effacée.
Sans art, les gens sont démunis, ils sont eux-mêmes épinglés, fixés sur des mots faciles, des chants niais, des images pâles ; ils reconstituent le tableau que leur renvoient les miroirs mensongers.
Caroline Hatem
A écouter
- Tous les ans en décembre : ’Beirut Chants’,
festival de musique sacrée au centre-ville de Beyrouth.
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Concerto Soave, fondé par Jean-Marc Aymes et Maria Cristina Kiehr.